
| IM Sang Soo |
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| par Emmanuelle Ignacchiti | |||||||
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UN CINEASTE COREEN A AIX-EN-PROVENCE ![]() Par Emmanuelle Ignacchiti
C'est après une brève escale au restaurant "Les Deux Garçons", à Aix en Provence que le cinéaste Im Sang-Soo a accepté de nous consacrer un peu de son temps pour une interview, juste avant la présentation à l'Institut de l'Image de trois de ses films « Une Femme coréenne » « The President’s last bang » et « Girl’s night out », le réalisateur le plus cool de la planète se prête au jeu des questions-réponses avec sincérité et naturel.
Face à nous, l'homme aux lunettes-cuir-chaussures peau de croco rouges ne cesse de sourire, prend le temps de réfléchir, parle et rit beaucoup... Et ainsi nous dévoile sans fard le fond de sa pensée concernant son pays et ses habitants, son histoire, sa politique... Avant de nous laisser plonger au cœur imprévisible de son univers cinématographique. EI : D'où vous vient ce besoin quasi-systématique de décortiquer les rouages de la société coréenne dite "moderne"? Im Sang-Soo : La raison c'est que je vis dans un pays qui s'appelle Corée du sud et que je me suis toujours senti malheureux d'y habiter, c'est avant tout pour cela que j'ai décidé d'en ausculter la société à travers mes films. Si l'on observe de plus près l'histoire contemporaine de la Corée, on se rend compte que son développement s'est effectué en très peu de temps par rapport aux sociétés occidentales, le pays a énormément changé, surtout au niveau de l'industrialisation et de la démocratisation, et dans ce genre de situation, évidemment il y a pas mal de défauts qui se produisent. J'ai donc pensé qu'au lieu de continuer d'avancer de cette manière, il valait mieux s'arrêter et regarder en arrière. E.I : Tout comme Bong Joon-Ho, vous avez suivi des études de sociologie à l'Université de Yonsei avant d'intégrer la Korean Film Academy en 1989. Peut-on en déduire que c'est le désir de partager le fruit de vos réflexions sociopolitiques avec le peuple coréen via le grand écran qui vous a poussé à embrasser ce style de cinéma? I. S-S : Il peut y avoir plusieurs raisons de faire un film, qu'elles soient philosophiques, sociologiques, etc.. Dans mon cas, ce qui m'intéresse avant tout c'est de montrer au peuple coréen l'époque dans laquelle je vis, ce qui se passe ici et maintenant. En plus de cela, j'ai entendu dire qu'en France aussi mes films n'étaient pas trop mal perçus, j'ai donc voulu savoir pour quelles raisons les Français les ont appréciés. E.I : Quel est votre point de vue en tant que sociologue? I. S-S : Il est vrai que j'ai passé une licence en 4 ans à l'Université dans le département de sociologie, mais comme je n'étais pas un "bon" étudiant, je ne peux pas vraiment me considérer comme un sociologue... En fait, j'y ai surtout appris des points de vue sociologiques qui m'ont permis de poser un certain regard sur la société coréenne. Par ailleurs, il y avait un critique de films au Festival de Toronto qui m'avait défini une fois comme celui qui "fait des films à travers la sociologie"... Mais, ce qui m'intéresse surtout, c'est de toujours faire des films selon des points de vue sociologique, historique et politique, sinon je ne fais rien. E.I : Quel souvenir gardez vous des années de répression qu'a vécu la Corée du sud dans les années 80 ainsi que des manifestations étudiantes qui ont éclaté? I. S-S : On peut dire que les mouvements particulièrement violents des étudiants coréens ont débuté avec le massacre de Kwangju, au début des années 80. Il est vrai qu'aujourd'hui sur cette terre, il y a toujours quelque part des massacres, des assassinats... Mais dans le cas de la Corée, tout s'est passé durant les années 80, et ce qui était vraiment incompréhensible et choquant, c'est de voir comment les militaires de Corée en sont arrivés à massacrer le peuple coréen. D'un autre côté, on ne peut pas nier que les Etats-Unis nous ont aussi beaucoup aidés, et les Coréens n'ont pas oublié leur aide. Mais, après le massacre de Kwangju, il a été révélé que le gouvernement et l'armée américains y avaient été mêlés. Dès lors, beaucoup de gens ont explosé et des mouvements étudiants se sont crées en réaction à leur intervention. E.I : En faisiez-vous partie? I. S-S : Non, je n'ai jamais participé ni même assisté à ces manifestations. De toute façon, je me rends compte qu'aujourd'hui on oublie de plus en plus le massacre de Kwangju : il y a beaucoup de gens qui à cette époque-là étaient militants qui sont devenus en quelque sorte des "petits bourgeois" et vivent vraiment à l'aise au sein de la société coréenne. Quand je vois ce genre de personne, je trouve cela très ironique. E.I : Oui, d'ailleurs, cette période a t-elle une réelle signification pour la jeune génération d'aujourd'hui ou appartient-elle davantage à la mythologie coréenne? I. S-S : Eh bien justement, avec mes films "Le Vieux Jardin" ou "The President's Last Bang" je voulais vraiment que la jeune génération coréenne comprenne ce qui s'était passé avant mais, en réalité, il n'y en a que très peu qui aime aller voir ce genre de films, et même parmi ceux qui y sont allés, la plupart n'ont pas compris. En plus, ce qui est vraiment marrant, c'est que malgré que le sujet de ces films-là porte sur la société coréenne, ce sont les Occidentaux qui la comprennent vraiment, bien mieux que les Coréens. Pourquoi les jeunes de Corée ne s'intéressent-ils pas à l'Histoire de leur propre pays? J'ai fait une hypothèse là-dessus : étant donné que la démocratisation était relativement bien installée au moment où est survenue la crise, leur attention s'est tellement centrée sur le niveau économique et financier qu'ils ont négligé les éléments sociaux du passé de leur pays. Ils ne voient pas vraiment à quel point le sens de la démocratisation est important pour le peuple coréen, car beaucoup d'entre nous se sont sacrifiés pour en arriver là. E.I : Dans "Le Vieux Jardin", Hyun-Woo abandonne l'amour de sa vie pour honorer son engagement politique et se fait arrêter. Seriez-vous prêt à sacrifier votre vie personnelle pour un idéal de justice? Qu'est-ce qui est le plus important à vos yeux dans la vie d'un individu? I. S-S : Pour moi, ce qu'il y a de plus important dans la vie, c'est de devenir une personne libre et indépendante. C'est le message de fond de tous mes films. Par exemple, dans "The President's Last Bang", il était impossible à cette époque d'exister en tant qu'individu libre, c'est évident. Dans "Le Vieux Jardin" c'est pareil : même au sein de groupes qui ont toujours protesté l'autorité du gouvernement, crié la liberté, l'être humain en tant qu'individu n'existe pas. Comment se peut-il qu'un individu n'ait pas le droit à la liberté dans un groupe qui réclame la démocratisation? Cela n'a pas de sens, on ne peut pas vivre comme cela... E.I : De quelle manière appréhendez-vous l'écriture d'un scénario? I. S-S : Je ne cherche pas de motif pour faire un film, ni de sujet particulier. Je pense qu'il faut trouver un thème à l'intérieur de soi-même, et non pas en rechercher à l'extérieur. Quand il regarde un de mes films, le public doit comprendre ce que j'ai voulu lui montrer. Et pour avoir des idéaux intérieurs, il faut beaucoup lire et beaucoup réfléchir. Enfin, c'est la manière dont je vois les choses... Mais c'est une question assez difficile! (rires) E.I : Quelle est votre étape préférée dans l'élaboration d'un film? I. S-S : Si l'on observe les cycles de la vie d'un réalisateur, on peut distinguer en gros 4 moments principaux... Tout d'abord on écrit le scénario. Puis, on part à la recherche de producteurs et d'acteurs afin de pouvoir commencer le tournage du film, qui constitue la troisième étape. La dernière étape est la plus amusante : une fois que le film est terminé, on se balade avec de festival en festival, on boit de l'alcool, on se flatte, parfois je me vante un peu... (rires) Si j'apporte plus de précision à chaque étape, je dirais que la première est de loin la plus significative, c'est celle que je préfère, même si c'est un travail solitaire. En revanche je sauterais volontiers la seconde étape, qui fait, en quelque sorte, partie du commerce car il faut se vendre et je n'aime vraiment pas cela. Quant au tournage, il s'agit d'un travail commun au sein d'une équipe, et ce n'est parfois pas évident. La dernière étape est vraiment intéressante, très amusante mais vaine. E.I : Quel sentiment gardez-vous de votre collaboration avec Im Kwon-Taek? I. S-S : En principe, je n'ai jamais été un grand cinéphile, je n'ai passé qu'un an à la Korean Film Academy et n'ai pas suivi de cours de cinéma par ailleurs. Je peux donc dire que tout ce que j'ai appris concernant les films et le cinéma en général me vient d'Im Kwon-Taek. E.I : Le fait d'avoir été son assistant a t-il influencé l'écriture de vos films? I. S-S : Eh bien, même si le scénario est indispensable au film, on peut très bien commencer le tournage sans en avoir un bien préparé et le concevoir en filmant! C'était le cas d'Im Kwon-Taek... Pour ma part, je commence toujours le tournage une fois le scénario écrit mais je peux dire qu'il m'a appris comment cela se passe quand on l'écrit sur place... E.I : En dehors du cinéma, vous exercez-vous dans d'autres activités impliquant l'écriture? I. S-S : Comme c'est déjà trop pénible pour moi d'écrire un scénario, à part cela je n'écris rien du tout! Je déteste ça... (rires) Je ne pourrais jamais écrire un livre ou autre mais par contre si je veux retranscrire quelque chose, comme une interview par exemple, alors là oui, mais je ne m'essaye jamais à la création véritable dans l'écriture. E.I : Par rapport à votre film "The President's Last Bang", le rôle du président Park Chung-Hee dans l'histoire de la Corée est souvent perçu de manière ambivalente : si personne ne nie ses méthodes dictatoriales, certains le mentionnent comme l'instrument principal de la construction économique du pays. Quel est votre point de vue sur cet anachronisme? I. S-S : Park Chung-Hee a pris le pouvoir en 1960, et il est mort en 1979. Par rapport à la tendance mondiale de cette époque-là, on ne peut pas dire que lui soit anachronique... Même aujourd'hui, si l'on veut compter les pays qui ont bien développé une démocratisation, il y a l'Ouest Européen, les Etats-Unis et l'Australie. A part cela, les pays du Proche-Orient, d'Afrique ou d'Asie, eux, n'y sont pas encore bien arrivé, c'est pour cela qu'ils n'ont pas encore atteint de prospérité économique basée sur l'égalité. Si l'on considère que dans la démocratisation, les éléments économiques sont très importants, à ce moment-là on ne peut pas négliger le rôle et les atouts de Park Chung-Hee, tout ce qu'il a fait pour la Corée. Moi, de toute façon, dans "The President's Last Bang" je ne voulais pas montrer les défauts du président, ce n'était pas cela du tout. Je voulais plutôt montrer que même 30 ans après son décès, dans ce pays, les habitants ne vivent pas encore à l'aise, en tant qu'individus libres. J'aimerais bien que les coréens enterrent définitivement, pas seulement le corps, mais aussi l'esprit de Park Chung-Hee, tout ce qu'il a laissé dans leur mental, pour qu'ils puissent s'affranchir une bonne fois pour toutes. E.I : Avant de nous quitter, un petit mot concernant votre prochain film que vous avez choisi de tourner en France? I. S-S : Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il s'agit d'une histoire d'amour entre une femme coréenne qui vit depuis longtemps en France et plein d'hommes de nationalités et de couleurs de peau différentes! (rires) E.I : Encore un personnage principal féminin?!
I. S-S : Oui, car pour les scènes de sexe c'est le plus pratique et le plus économe! (rires)
Propos recueillis par Emmanuelle Ignacchiti
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