L’Œuvre de Hwang Sok-yong (I)

La trilogie du XXe siècle : sur L'Ombre des armes, Le Vieux Jardin, L'Invité.

Je suis né en 1943 à Changchun en Mandchourie, qui était à l’époque sous occupation japonaise. Les pouvoirs fascistes s’affaiblissaient de plus en plus face aux manœuvres stratégiques menées conjointement par les socialistes et les capitalistes. Aux quatre coins du monde, les peuples s’étaient tournés vers des systèmes d’administration directe et les tenants de l’impérialisme montraient déjà les signes d’une chute prochaine. Pourtant, tous ces pays restèrent longtemps enchaînés, du moins militairement, à l’économie et à la politique de leurs anciens États souverains.

En Corée, ce sont les Américains qui ont pris le rôle auparavant joué par les Japonais. Comme ce fut le cas dans de nombreux pays d’Amérique latine et d’Asie, la vie à l’époque se limitait souvent à la révolution, la Guerre Froide, la dictature militaire, la pauvreté, la guerre civile ou l’oppression. Lorsque la Corée a été libérée de l’impérialisme japonais, ma famille vivait dans le nord du pays, à Pyongyang. Ce n’est que lorsque l’administration politique favorable à la division entre le Nord et le Sud est arrivée au pouvoir que mon père a obtenu un travail. Nous sommes donc partis vers le sud. Je venais d’entrer à l’école primaire lorsque la guerre de Corée a éclaté. L’ombre de la guerre froide européenne avait finalement atteint l’Asie.

L’administration du Sud, basée sur une idéologie anti-communiste et pro-américaine, s’est rapidement changée en dictature militaire dans un pays en crise. Le premier signe de résistance à cette dictature est apparu du côté des étudiants qui ont organisé une révolution le 19 avril 1960. J’ai moi-même pris part à cette manifestation. Je faisais partie de la première génération à avoir grandi face à l’horreur du spectacle donné par un homme qui en massacre un autre, que les parents ne pouvaient indéfiniment cacher à leurs enfants. Nous avons été les premiers à nous sentir déjà prêts à affronter le système en face à face, même si nous sortions à peine de l’adolescence. On nous appelle « la génération du 19 avril » ou parfois « la génération coréenne », en référence au fait que nous avons été les premiers à avoir été éduqués dans notre langue maternelle suite à la libération de l’impérialisme japonais. Nous avons aussi été les premiers à avoir grandi avec l’objectif de mettre en place une société démocratique et de venir à bout de cette division Nord-Sud imposée par la guerre froide. Ces combats font partie intégrante de notre identité.

Lorsque j’étais étudiant à l’université, j’ai participé à la lutte contre le régime militaire, notamment par rapport à la question du traité nippo-sud-coréen de 1965. Lorsque j’ai fait mon service militaire obligatoire, on m’a envoyé combattre sur le front au Vietnam. Existait-il une véritable différence entre la génération de mes parents, où les hommes étaient réquisitionnés par l’armée japonaise pour tenter de dominer l’Asie par la force, et la mienne, où nous étions envoyés au Vietnam pour aider les Américains à réaliser leur rêve d’une Pax-Americana qui s’étendrait dans toute l’Asie du Sud-Est ? Nous l’ignorions.

Lorsque je suis revenu du Vietnam après mon service, j’ai fait mon retour dans la sphère littéraire coréenne et j’ai du y affronter les effets de la dictature militaire. J’ai travaillé dans des usines et dans communautés rurales, m’impliquant activement dans les mouvements populaires qui naissaient un peu partout dans le pays. C’est ainsi que j’ai participé au Mouvement pour la Démocratie de Gwangju en 1980. Cet incident a été rapidement suivi par d’autres manifestations dans de nombreux autres pays comme les Philippines, Taïwan, la Thaïlande, la Birmanie ou l’Indonésie. Ce qui s’est passé en Europe dans les années 60 a eu lieu en Asie dans les années 80.

Suite au Mouvement pour la Démocratie de Gwangju, je me suis rendu au Festival des Cultures du Monde de Berlin. C’est alors que j’ai commencé à penser sérieusement à l’idée de créer une organisation culturelle pour les Coréens de l’étranger, et que j’ai visité l’Allemagne, les États Unis et le Japon. J’y ai rencontré un certain nombre de Coréens en exil politique. J’ai également eu l’opportunité de me rendre en Corée du Nord. Ce voyage a eu pour conséquences de me faire connaître l’exil et l’emprisonnement.

Cela fait maintenant plus de 60 ans que la guerre de Corée s’est terminée mais même après deux sommets Nord-Sud, nous ne sommes toujours pas en mesure de comprendre ce conflit. Nous sommes toujours divisés et nous ne vivons pas en paix, seulement en trêve…

 

(1) L’Ombre des armes

ombre des armesPublié dans les années 80, dans le tumulte de tant de changements, L’Ombre des armes est l’ouvrage qui a mis un terme à la première moitié de ma carrière littéraire.

Contrairement aux films hollywoodiens et autres romans qui traitent de la guerre du Vietnam, mon roman ne parle pas de la lutte entre la vie et la mort qui a lieu sur le champ de bataille. On n’y trouve ni conflit humanitaire, ni protestation idéologique contre la guerre, ni une sorte de condamnation condensée de la guerre, à la fois détachée et sombre, entre colonialisme et orientalisme, à la manière du célèbre Apocalypse Now. L’Ombre des armes est un roman sans pitié aucune qui traite des questions économiques de ce qui était réellement une guerre capitaliste.

La guerre n’est rien d’autre qu’une réaction extrêmement violente à un conflit entre différents peuples, différents pays et/ou différentes classes sociales, et qui peut résoudre ou aggraver de manière exponentielle le problème en question. Bien sûr, la guerre ressemble à un enfer sur terre, avec ses images terribles de destruction et de massacres. Mais d’autre part, cet enfer s’accompagne de l’émergence et de l’activation d’un mécanisme politique précis et glacial, ainsi que d’une logique économique. L’Ombre des armes tente de mettre en lumière l’apparence de surface et les dessous de ce phénomène. « L’intervention » américaine au Vietnam, qui a fait suite aux activités américaines menées aux Philippines, était seulement une étape calculée dans le but d’étendre l’impérialisme américain dans le reste de l’Asie du Sud-Est pour s’assurer le contrôle des marchés. La guerre a été considérée comme le moyen le plus rapide et le plus efficace pour parvenir à cet objectif. À l’origine, c’était une question d’affaires qui a rapidement pris des proportions importantes.

L’action de L’Ombre des armes se déroule dans une ruelle des marchés noirs lors de la guerre du Vietnam, marché qui s’avère être un choix encore plus judicieux que la jungle pour y étudier le cœur de la guerre. Plus nous en apprenons à propos du système mis en place pour faire circuler les munitions américaines et plus nous comprenons la véritable nature de cette guerre. Cette compréhension était mon objectif principal, c’est pourquoi j’avais besoin de créer une histoire multilatérale. Dans mon roman, on retrouve différents points de vue, celui du gouvernement américain et des soldats, celui du Front national de libération du Sud-Vietnam, des Vietnamiens du Sud sous le joug des Américains, mais aussi celui des « réfugiés psychologiques » qui refusent d’intervenir et de participer à cette guerre et qui préfèrent constamment chercher un moyen de s’échapper. Et puis, bien sûr, il y a le point de vue du narrateur, le soldat coréen un peu perdu qui s’est retrouvé mêlé à cette guerre qu’il ne comprend pas.

Dans la préface à la première édition de ce roman, j’ai écrit que « je n’ai pris aucun plaisir à décrire un individu marqué à vie » par la guerre du Vietnam. C’était plutôt la manifestation d’un sentiment de culpabilité incessant ressenti par les Coréens par rapport à la manière dont ils ont traité les Vietnamiens, un sentiment terriblement difficile à surmonter en utilisant le seul point de vue d’un étranger irresponsable.

En toute honnêteté, s’il existe une seule chose qui puisse marquer le cœur des Vietnamiens plus encore que la victoire de leur guerre d’indépendance, c’est bien le souvenir douloureux de tout ce qui a été perdu pour rendre cette victoire possible.

 

(2) Le Vieux Jardin

vieux jardinAprès mon passage par la Corée du Nord, j’ai passé 5 ans entre les villes de Berlin et New York. Lorsque je suis retourné en Corée, j’ai été arrêté pour violation de la loi de Sécurité Nationale et j’ai passé 5 ans en prison. Ces 10 années d’errance et d’emprisonnement au cours desquelles je suis entré dans la cinquantaine m’ont définitivement transformé. Et je n’étais pas le seul, le monde aussi avait changé.

Durant les nombreuses visites au Nord que j’ai faites durant ma période d’exil, j’ai découvert un nouveau visage de la division de mon pays, un visage très lointain. La chute du socialisme a conduit à une réorganisation capitaliste de l’ordre du monde à cette époque où j’errais à travers l’Allemagne et les États Unis. Mais ce n’est que pendant mes années d’enfermement que j’ai pu réfléchir à nouveau sur ce qui s’était passé, et ce de manière plus approfondie. C’est ainsi que je suis devenu un « auteur différent ».

Le Vieux Jardin est un titre inspiré par une ancienne légende orientale qui fait référence à un jardin merveilleux caché quelque part dans une vallée lointaine et à une île onirique paradisiaque. Mais en réalité, ce titre est moins une allusion littéraire positive qu’une façon de montrer un paradoxe utopique. Lorsque j’observais le monde en profond changement depuis mon domicile en exil à Berlin, je me murmurais : « La révolution est terminée. C’est un nouveau départ. »

En 1998, l’année où j’ai été libéré de prison, la fin du siècle durant lequel j’ai rédigé mon roman, il était devenu impossible d’ignorer l’amère désillusion du monde présent.

Aujourd’hui encore, on détruit l’environnement sans compter ; les guerres civiles et les conflits surviennent entre les peuples et les religions ; la bannière de l’anti-terrorisme permet de justifier toutes sortes de tentatives d’hégémonie, qui n’est pas si éloignée du terrorisme qu’elle prétend combattre. Les pays dits « en voie de développement » continuent de souffrir des régimes dictatoriaux, des tentatives de résistance et du désespoir, à force de lutter contre les ennemis ô combien terrifiants que représentent la pauvreté et la famine. Depuis la chute du socialisme, les infrastructures capitalistes se sont multipliées dans le monde et aujourd’hui que le sens commun commence à montrer des signes de faiblesse, nous sommes forcés de revoir nos attentes à propos d’un futur toujours plus incertain.

Dans la Corée divisée, la résistance contre le régime militaire au Sud, et plus particulièrement, les mouvements pour la démocratie menés dans les années 70 et 80, ont permis de grands changements, au moins à l’époque. Pourtant, toujours est-il que les années 90 ont amené avec elles le conflit inévitable entre les croyances passionnées du passé et la vie quotidienne du présent en pleine métamorphose. Quelle que soit la forme qu’il prenne, ce conflit est une réelle déchirure, à la fois physique et mentale, pour tous ceux qu’il concerne. Le danger est d’autant plus grand que l’idéologie qui a suivi la chute des Etats socialistes est en train de disparaître, rendant de plus en plus difficile toute réminiscence de ce passé perdu.

Le Vieux Jardin est une « histoire d’amour ». Non pas que je me sois découvert des tendances romantiques avec l’âge, mais parce que l’histoire d’amour entre un homme et une femme forcés d’être séparés à cette époque de crise était le cadre idéal pour me permettre d’exprimer les pensées que je viens juste d’évoquer. Dans ce roman, je mets de côté le réalisme que j’employais volontiers par le passé. J’y décris les pensées profondes et les sentiments qui animent un homme et une femme épris l’un de l’autre, ainsi que le temps qui passe, à la manière d’une confession.

Le monde intérieur de chaque personnage se mêle à la synthèse logique de l’histoire pour la transformer. Cela permet également de comprendre le monde présent depuis différents points de vue et différentes époques. Tout d’abord, les deux axes de la narration qui devraient, d’un point de vue chronologique, aller du début à la fin, correspondent à deux voix à la première personne bien distinctes, qui forment des histoires parallèles. Le récit de la femme raconte 18 années pendant lesquelles l’homme qu’elle aime est en prison, et il faut souvent attendre la mort du rédacteur pour pouvoir avoir accès à certaines lettres et à certains extraits de journaux. Cette distance spatiale et temporelle permet d’intensifier la séparation entre les réalités des différents personnages. Le Vieux Jardin tente d’offrir un maximum de perspectives différentes : les pensées et les écrits des personnages principaux représentent une première perspective, les réalités individuelles des autres personnages, leurs actions et leurs paroles en représentent une deuxième, et enfin, le lecteur qui étudie minutieusement tous ces personnages et leurs mondes intérieurs offre une troisième perspective. Ainsi, l’histoire d’amour racontée dans Le Vieux Jardin ne se dévoile qu’au cours de la lecture.

L’impossibilité pour les deux personnages de se rencontrer se pose comme une limite intrinsèque à la forme narrative : le conflit survient lorsque les journées de Oh en prison et les expériences difficiles de Yoon-hee dans le monde extérieur sont lues séparément. Il devient donc évident que ce conflit perturbateur est la suite logique de la participation du personnage dans les mouvements pour les réformes dans le passé, et ainsi, une partie de sa vie doit maintenant être acceptée de manière objective comme un arrière-plan historique.

Puisque le temps terrestre a ses propres limites, le progrès de la vérité historique qui maintient l’humanité en vie se sépare de tous les symboles d’une signification personnelle car on n’en fait l’expérience que tardivement. On ne peut surestimer la valeur de notre capacité à tolérer le passage du temps, suprême sur cette terre, et notre possession d’un souvenir capable de reconnaître les choses qui « scintillent sans la poussière de ce monde matériel. »

 

(3) L’Invité

J’ai commencé à travailler sur mon roman L’Invité en 2000. Nous marquions alors le 15e anniversaire de la Guerre de Corée. Les attentats du 11 septembre ont eu lieu l’année suivant sa première publication. Puis, cette nouvelle « ère de terreur » et l’inclusion de la Corée du Nord dans la liste des pays de « l’Axe du Mal », tout comme la peur constante d’un nouveau conflit mondial, ont plus que jamais confirmé notre position. C’était plutôt effrayant de nous rendre compte que malgré la chute des infrastructures de la guerre Froide de l’époque de la Guerre de Corée, notre petite péninsule était encore prisonnière des tristes chaines de la guerre.

C’est lors de mon exil à Berlin que j’ai pour la première fois imaginé L’Invité. J’y ai assisté à la chute du mur, qui a marqué le début de la fin du système sur lequel était basé la Guerre Froide. Dans les pages d’un carnet que j’utilisais à l’époque, j’ai retrouvé les notes suivantes :

 Les formes narratives « réalistes » du passé ont besoin d’être refondues pour construire un style plus riche et plus audacieux. C’est dans les moments que nous laissons s’envoler et dans les traces qu’il nous en reste que s’accumule l’histoire elle-même, comme un rêve qui se laisse porter dans nos vies quotidiennes. L’histoire et les existences quotidiennes des individus sont liées. Je crois que c’est le royaume de la réalité qui forme un lien entre elles. La subjectivité et l’objectivité ne peuvent aller l’une sans l’autre, c’est pourquoi le narrateur ne devrait pas se limiter à une seule perspective, ni à la première personne, ni à la seconde, ni à la troisième. Une voix narrative qui passerait librement entre les points de vue de tous les personnages qui se rencontrent permettrait d’offrir une meilleure vision de la réalité. Même lorsqu’il s’agit de parler d’un seul personnage et d’un seul événement, les multiples pensées de multiples personnages en rapport pourraient aider à illustrer la scène, un peu comme des fils de différentes couleurs qui se rassemblent dans une broderie. Même si une voix narrative objective permet une meilleure description des faits, il est impossible de reproduire la réalité avec exactitude. Si la prose est incapable de reproduire la vie, ne serait-il pas possible de la faire se rapprocher au maximum de ce qui fait la vie ? C’est la question principale que je me pose par rapport à la forme.

 

En Corée du Nord, dans la ville de Sincheon, province de Hwanghae, on a construit un musée qui accuse les Américains d’avoir massacré de nombreux innocents. La traduction littérale du nom de ce musée est « Musée du Souvenir du Massacre des Impérialistes Américains ». Lorsque j’ai visité la Corée du Nord il y a plusieurs années, on m’a évidemment amené dans ce musée. Plus tard, lorsque j’étais à New York, j’ai rencontré un homme qui m’a raconté son enfance. Son témoignage a apporté beaucoup de réponses aux questions que je me posais. Puis, à Los Angeles, j’ai eu la chance de croiser la route d’une femme chrétienne très pieuse, la mère d’un de mes amis, qui m’a raconté en personne les détails de l’incident qui a conduit à la création du musée.

À Berlin, alors que je faisais l’expérience des rapides changements qui ont ébranlé le monde suite à la chute du mur, une idée s’est fait une place dans mon esprit : je devrais « regarder le monde à ma propre manière » et essayer de « penser de manière réaliste tout en l’intégrant à la forme asiatique. »

La vérité c’est que les atrocités en question ont été commises « entre nous » et que la culpabilité et la peur qui ont entouré cet événement sont devenues les racines d’une haine frénétique qui perdure encore aujourd’hui. Alors que cela faisait déjà plusieurs années que j’avais terminé de rédiger le roman L’Invité, je continuais de recevoir des attaques féroces de la part du Nord comme du Sud.

Lorsque je suis rentré suite à mon exil, j’étais encore en train de rassembler des informations et des témoignages. Mon emprisonnement a ralenti ma progression pendant un certain temps. Dans ma cellule, j’ai essayé d’appliquer tout un tas de formes différentes à l’histoire que j’avais imaginé jusqu’à ce que je sois satisfait de mon intrigue. Ce délai s’est avéré porteur de nombreux bénéfices. Avec une identité coréenne perçue comme une colonie ou une nation divisée, ni le marxisme ni le christianisme ne sont parvenus à accomplir une modernité naturelle et spontanée. La modernité n’est arrivée qu’en accord avec une volonté humaine consciente. En Corée du Nord, où l’héritage de la structure de classes sociales traditionnelle était bien moins marqué qu’au Sud, christianisme et marxisme ont été adoptés avec zèle comme deux facettes des « lumières ». On peut donc penser que ce sont là les deux racines à l’origine des faits précédents.

À l’époque moderne, lorsque la variole a été reconnue comme une maladie occidentale dont il fallait se méfier, le peuple coréen l’a souvent surnommée « mama » ou « sonnim », littéralement « l’invitée ». On faisait souvent des cérémonies chamaniques appelés « exorcismes de l’invitée ». C’est ainsi que je me suis décidé à intituler mon roman L’Invité, afin de mettre en scène l’arrivée du christianisme et du marxisme dans un pays où ils étaient aussi inconnus que la variole.

L’Invité est essentiellement un exorcisme chamanique destiné à soulager l’agonie de ceux qui ont survécu et à apaiser les esprits en colère qui ont perdu la vie lors de ces 50 jours de cauchemar dans la province de Hwanghae. Je me suis inspiré de « l’exorcisme de Chinogwi » originaire de cette même province, qui est constitué en 12 étapes. L’Invité comporte 12 chapitres. Comme c’est le cas lors d’un exorcisme, les morts comme les vivants traversent et retraversent les frontières temporelles entre le passé et le présent, apparaissant ici ou là au hasard des histoires et des souvenirs. Je voulais créer une sorte de discours oral, une sorte de voyage dans le temps, en croisant l’Histoire avec les histoires de différents narrateurs à la première personne. J’espérais transmettre de la sorte plusieurs points de vue différents sur des expériences élargies. Ainsi, j’ai réussi à créer une structure narrative complète comme si je réalisais un tissage avec des fils.

S’il est vrai que lorsqu’on essaie de se débarrasser de certains souvenirs et des évènements qui en sont à l’origine, ils ont au contraire tendance à se préciser et à gagner en solidité, alors sans doute est-il impossible d’échapper aux esprits du passé, qu’ils soient encore ou non en vie. De plus, ces apparitions sont plutôt fantomatiques : parfois elles viennent à nous suite aux conflits armés du passé sous forme de karma, avec lequel nous sommes forcés de vivre, portant le poids de l’Histoire comme celui d’une réalité encore vivante aujourd’hui.

Les esprits des morts qui délaissent la faucheuse pour entrer en contact avec les vivants lors des cérémonies chamaniques présupposent l’autorité absolue de la divinité vénérée par la chamane. Nombreux sont ceux qui ont trouvé la mort à cause de la nécessité de l’Histoire, d’où mon objectif de déconstruire la structure du texte pour tenter de revenir à un état dans lequel le temps appartient aux personnages.

 

On pourrait dire que ces trois romans forment une trilogie du vingtième siècle, mais il me reste l’impression que le monde est toujours prisonnier des mêmes conditions et des mêmes situations.

Traduit par Lucie Angheben

Article initialement paru dans la revue Korean Literature Now.
Avec l’aimable autorisation du LTI Korea. (koreanliteraturenow.com)

Crédits photo : Kyeonggi ilbo


L’OMBRE DES ARMES
DE HWANG SOK-YONG
Traduit du coréen par LIM Yeong-hee, Marc TARDIEU et Françoise NAGEL
Zulma, 656 pages, 22.40€.

LE VIEUX JARDIN
DE HWANG SOK-YONG
Traduit du coréen par Jeong Eun-jin et Jacques BATILLIOT
Zulma, 565 pages, 22.90 €.

L’INVITÉ
DE HWANG SOK-YONG
Traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean-Noël JUTTET
poche Points Seuils, 320 pages, 7.10 €.

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Mots-clés:dossier, Hwang Sok-yong, L'invité, l'ombre des armes, le vieux jardin

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