Toujours plus à l’est

Un texte autobiographique, où la découverte est le moteur de la quête. Le voyage comme révélateur est une expérience partagée par les plus grands écrivains voyageurs.

 

toujours-plsu-a-lestEn bon marcheur comme tant d’autres arpenteurs du monde, Benjamin Pelletier se lance à la découverte de la Corée en ce début du XXIe siècle. C’est l’immersion complète, pour une année, avec un poste d’enseignant à l’Alliance Française, qui en fera rêver plus d’un parmi les aspirants au départ, et un appartement dans un quartier populaire symbolique d’une certaine Corée, celle dont rêvent aussi tous ses amoureux… Il existe aujourd’hui en France plusieurs témoignages sur l’expérience de la vie en Corée du Sud, pour ne rien dire des journaux et chroniques plus anciens encore. Qu’apporte donc de plus le récit de Benjamin Pelletier, que souhaite-t-il nous révéler ?

L’ouvrage s’organise en une succession de six chapitres dont le titre fait motif : « Séoul d’en haut » pour la découverte de la ville, qui oppose la modernité géométrique et anonyme des grandes artères contemporaines, avec les quartiers plus populaires et escarpés des collines, ou « Les premiers mots » qui évoquent les prémices de l’intégration, où une patronne de bar enseigne le b.a. ba du hangeul à l’auteur non sans rappeler la tenancière coréenne de ce restaurant où Nicolas Bouvier avait ses entrées lors de son périple au Japon. Il ne s’agit pas d’une organisation vraiment chronologique, mais très vite s’impose le motif de la quête de soi dans l’expérience de l’étrangeté. Avec l’émotion des premiers émerveillements de l’enfance auxquels il fait constamment référence dans une espèce d’auto-affirmation, Benjamin Pelletier se laisse envahir. Fort d’une longue pratique de l’introspection, il s’abandonne aux sensations que suscite chaque nouvelle expérience. Ses déambulations dans le paysage citadin ou ses échappées dans la nature, l’attention qu’il porte au déroulement des saisons  sont prétexte à des observations pleines d’un charme un peu suranné, délicieux et absolument rafraîchissant ㅡ 시원하다 (shiwonhada) !

«  Tôt le matin, c’est l’heure des vieilles femmes, les grands-mères halmeoni […] elles se lèvent avec le soleil et entament l’ascension de la journée […] Elles trottinent, déplacent des objets, rangent des céramiques et des pots, se donnent à elles-mêmes des petits coups de trique pour réveiller la vie qui somnole dans leurs membres trop secs ». Les évocations sont autant de croquis d’atmosphère qui rappellent la tendresse des romans graphiques d’un autre écrivain-voyageur, Florent Chavouet.

En excursion sur la frontière avec la Corée du Nord, pourtant averti de la prégnance des préjugés, il avoue scruter les signes du malheur prévisible, ou attendu, tout en s’en défiant et puis : «  Enfin, j’aperçois de vagues figures […] un paysan derrière sa charrue et une paire de bœufs. L’homme est concentré sur sa tâche sans se douter qu’un autre monde l’observe. Au milieu du terrain fraîchement labouré se dresse un immeuble incongru en béton brut. Rien ne mène à lui, rien ne part de lui […] ». Cette observation fine d’un quotidien auquel il demeure extérieur le rapproche de Nicolas Bouvier,  mais la conscience très volontariste de sa propre perception des choses, et la mise en relation par l’écriture de ces expériences anciennes et nouvelles, comme si l’enfant se rappelait en lui pour appréhender cette autre réalité, complètement différente et à laquelle pourtant il trouve tant de similitudes avec les premières, est une marque de fabrique. Son originalité. «  J’ai jeté un coup d’œil dans mon propre passé. J’avais huit ans, et c’est à moi que revenait la tâche d’aller chercher des œufs à la ferme d’à côté […] Je n’en revenais pas de franchir autant d’époques à moins de deux kilomètres de la maison. […] Sans le savoir, les paysannes m’ont ouvert les yeux à la manière d’une grande lecture. Je tiens de là une curiosité insatiable pour la diversité. Je comprends mieux le temps d’arrêt qui m’a saisi devant le laboureur avec ses bœufs. » Benjamin Pelletier absorbe ainsi intimement chaque moment de son périple coréen.

Il écrit comme l’œil découvre, il détaille, il accumule, il déborde parfois, devenant presque bavard, il est comme un photographe qui mitraille et qui après coup, tient à vous montrer chacun de ses nombreux clichés. La poésie de ces accumulations, de ces enchaînements, de ces suites, évoque les mouvements d’une fugue, comme si Benjamin Pelletier écrivait la partition de son initiation à la Corée.

Cette aventure d’une année tient plus du rêve éveillé que de la conquête. La Corée telle que la découvre l’auteur oscille entre mirage et résurgence. La figure du fantôme, qu’elle soit de l’enfance ou du passé immédiat nimbe l’ensemble de nostalgie. Lorsqu’il écrit : « Il faudra partir. », la formule résonne comme un coup de gong.

Lorsqu’il revient du sud où il a passé l’été, sa vieille logeuse est morte, et le quartier est promis à des promoteurs de la modernité urbaine, qui efface la mémoire à grands coups de pelleteuse. Alors surgit la conscience du souvenir : «  Me voici à présent sur la crête des choses à Séoul, avec sur un versant l’expérience et sur l’autre le souvenir. [C’est ] l’évaporation de mon séjour, le gonflement en nuage d’une Corée imaginaire qui retombera en pluie le jour où pour partir à sa découverte je n’aurai d’autre choix que de la décrire. »

Ces emballements du cœur et de l’esprit n’empêchent pas l’écrivain de céder à quelques méchantes sirènes. Alors qu’il lutte pour échapper à la vision stéréotypée et très négative du collègue français qu’il va remplacer, alors que son éducation, sa culture l’ont convaincu de regarder au-delà des apparences, les démons de la stigmatisation l’entraînent cependant à des remarques voire des développements sur « les Français » ou « les Coréens » plus hasardeux et moins séduisants que sa touchante volonté de se construire et de corréler les étapes de cette construction.

Pour autant, sur un pays dont l’étrangeté ne cesse d’être interrogée, la démarche de Benjamin Pelletier est singulière, et révélatrice. Cet itinéraire d’allers-retours constants entre son personnage de Candide en Corée et les étapes de sa propre révélation à lui-même constitue un portrait de la Corée du Sud que ne dénigreront pas les amoureux de ce pays complexe, éprouvant, poétique et désarmant.


TOUJOURS PLUS À L’EST
DE BENJAMIN PELLETIER
Philippe Picquier, 176 pages, 17 €

Mots-clés:autobiographie, chronique, Corée contemporaine

Écrit par Véronique Cavallasca

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1 réponse à “Toujours plus à l’est” Subscribe

  1. Pelletier 20 septembre 2016 à 17:47 #

    Je vous remercie pour cette lecture si attentive qui rend bien compte des efforts qui ont été les miens pour retranscrire la dimension très subjective de l’immersion en Corée.
    Il peut y avoir en effet de la méchanceté chez certaines sirènes, mais on s’en défendra en songeant qu’on châtie bien quand on aime bien…
    Pour les curieux, j’ai mis en ligne des documents et illustrations afin de prolonger la lecture du livre:
    http://gestion-des-risques-interculturels.com/pays/asie-pays/pour-prolonger-la-lecture-de-toujours-plus-a-lest-sources-documents-et-illustrations/
    Au plaisir,
    Benjamin Pelletier

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