Sept méandres

Rencontre avec Sylvie Deparis autour de son dernier livre d'artiste, Sept méandres, inspiré du roman de Yi In-seong Sept méandres pour une île.

2. DSC05173 -

Votre parcours personnel…

Votre trajectoire chemine depuis vos études artistiques par la peinture, le dessin, le livre d’artiste. Quelles ont été les étapes marquantes de votre pratique d’artiste peintre et plasticienne ?

 

Ma pratique de plasticienne a commencé par le dessin et la peinture, bien avant les livres. Après des études aux Beaux-Arts de Toulouse, puis à l’École d’Art d’Avignon où j’ai obtenu le Diplôme d’Études Supérieures en Conservation et Restauration des Œuvres Peintes, je me suis rapidement consacrée à ma recherche d’artiste.

Sous des formes différentes et à travers des étapes successives, ce qui a guidé mon cheminement a toujours été une recherche de transcription de ce que je percevais du Vivant : une indéfinissable « Présence ».

Ce qui a toujours animé ma démarche est la profonde conviction que sous l’apparent chaos existe une dimension unifiée. À l’origine de ma rencontre avec le « monde » se présente l’expérience de la dualité, le poids de la matière, l’ombre de la mort, la brutalité de l’absurde. Mais également, comme en un transparent filigrane, la perception d’une dimension autre bien qu’immanente, unifiée et vibratoire, un continuum insaisissable mais perceptible par fragments.

De ce désir d’atteindre un par-delà est née la recherche d’une trajectoire qui me permette de recontacter une forme de totalité, qui initie un processus par lequel les contraires peuvent être réconciliés dans l’espace intérieur, creuset de la création. Matière et immatériel, ombre et lumière, intérieur et extérieur sont alors perçus comme unique Énergie, fluctuant du densifié à l’éthéré.

Toute ma démarche artistique consiste en cet itinéraire qui m’amène à l’expérience fugace de l’unité et tente d’en témoigner.

En lien avec cette approche immersive, se sont par la suite développées dans mon travail des préoccupations liées à l’espace : espace à trois dimensions des installations d’une part, mais également espace du livre qui intègre la notion de la temporalité avec les pages que l’on tourne successivement, ou les leporellos que l’on déplie.

 

… votre rencontre avec l’Asie

L’Asie (Vietnam, Chine) et plus particulièrement la Corée… Ces paysages, luxuriants dans ces contrées, ont-ils produit un effet sur votre sensibilité ?

 

En effet, c’est en étant en contact avec le végétal, que je le perçois comme un équilibre de flux, de souffles, que je ressens le plus spontanément et le plus intensément ce Vivant dont je parlais. Je tente, par une démarche d’incorporation, de réceptivité à ses fluctuations, d’en transcrire les grands rythmes.

Aussi, lorsque je suis allée pour la première fois en Asie, dans le delta du Mékong au Vietnam, c’était pour m’immerger dans une végétation extraordinairement luxuriante.

Mais ce que j’y ai trouvé est infiniment plus profond, plus intérieur : c’est une fluidité qui imprègne tous les domaines. L’environnement bien sûr puisque cette région est un univers d’eau, mais aussi les comportements humains dans leurs diverses facettes.

J’y ai rencontré une relation à l’existant qui résonne singulièrement avec ma recherche, une approche qui rompt avec la conception historiquement dualiste de l’Occident, qui remet en question le paradigme régissant l’ensemble de la culture occidentale : la dualité sujet-objet.

Cela rejoint ma perception du monde, qui n’est pas liée à son observation de l’extérieur ou à sa représentation, mais à une fusion du moi dans une réalité plus vaste, à travers la transformation et la participation. Celle-ci est fondée sur la permanente mutation des différents éléments.

J’aime citer une phrase du physicien Fritjof Capra dans Le tao de la physique¹, qui mentionne les correspondances existant entre les philosophies extrême-orientales et les découvertes de la physique contemporaine :

 L’univers entier apparaît comme un réseau dynamique de structures énergétiques interdépendantes¹.

Dès lors, il ne s’agissait plus d’une végétation particulière mais de contextes modelés par des cultures, des philosophies.

L’année suivante j’ai eu la chance d’être emmenée en Corée par la poète Roselyne Sibille, amie de l’artiste Coréenne Bang Hai-ja. Puis d’autres résidences d’artiste et séjours professionnels, en Chine en particulier, ont suivi, avant que je ne revienne en Corée en 2016 pour une nouvelle résidence à la Fondation Culturelle Toji à Wonju.

 

… vos résidences d’artiste en Corée

Ces résidences d’artiste vous ont-elles nourrie d’influence coréenne, tant dans le choix du matériau que des thématiques exploitées ?

 

Durant ce second séjour à la Fondation Culturelle Toji, j’ai tout particulièrement travaillé à partir des « pins rouges », qui sont nombreux autour du lieu de résidence, et sont en Corée des arbres symboliques.

J’ai cherché, loin de toute représentation, à transcrire ce que je percevais de leur haute présence et de leurs formes libres. Mon travail a été constitué de variations autour de cet arbre. J’ai dessiné successivement les branches, les aiguilles, les troncs et les écorces. J’ai aussi tracé les lignes de cimes, lignes entre le haut des pins et le ciel, qui font apparaître les arbres par leurs sinueuses silhouettes.

Ces saisies de multiples et éphémères perceptions tentent, en se juxtaposant, se suivant et se répondant, de restituer une part de l’énergie des pins, âme et corps confondus, dans leur impermanence.

J’ai pu, durant mon séjour, recevoir une initiation à la technique coréenne du Takbon : estampage traditionnellement utilisé pour l’impression sur papier, à l’aide de tampons et d’encre, de textes ou motifs gravés sur des stèles de pierre ou des bas reliefs en bois.

J’ai utilisé cette technique afin de relever sur papier Hanji (papier coréen à base de fibres de mûrier), des empreintes des dessins créés par les reliefs des écorces de pins.

Mais alors que la technique d’estampage traditionnelle a pour fonction de réaliser un nombre illimité de copies du même modèle, je vois au contraire dans cette pratique sur les troncs une rencontre unique avec chaque arbre dans sa différence et sa singularité. Les formes mêlées, circulaires, superposées qui composent chaque écorce et témoignent de toute l’histoire de l’arbre m’apparaissent en quelque sorte comme une « empreinte digitale » de celui-ci.

 

… votre démarche artistique

Votre approche de l’art rappelle celle d’un calligraphe : reproduire à travers le geste les rythmes et les mouvements du monde — végétal dans votre cas. La personne et le dessin se développent mutuellement. C’est soi-même sur le papier. La création serait un processus organique ?

 

La création passe pour moi par le corps, et dans ce sens elle est effectivement un processus organique. Ma démarche est très éloignée, de façon assumée, de toute une part de l’art contemporain occidental qui, ces dernières décennies, a valorisé excessivement le mental et la conceptualisation.

Elle s’appuie sur une pratique du regard et de l’attention qui initie la possibilité d’une ouverture et permet de dépasser l’apparent immédiat pour interroger la nature du visible et son mystère.

Cette expérience optique, sensitive, qui excède l’ordre du langage, peut effracter l’ordre statique et descriptif des formes pour se donner comme « présence ». Celle-ci s’obtient toujours par un effacement du moi qui se met en résonance avec son environnement et se laisse « traverser ».

Aux textures des estampages répondent les lignes du dessin. C’est en entrant dans les formes et leurs vibrations, par une vision flottante, une approche contemplative dans le présent de chaque instant, que les flux peuvent guider la main : lignes douces ou tortueuses, appuyées, retenues, affirmées, s’actualisent sur le support en suivant les cheminements du regard le long des méandres végétaux.

Des flous sous-tendent l’ensemble. Fonds sombres ou clairs qui se diffusent sous les lignes et autour d’elles dans une palpitation : le flou comme mouvance immobile qui est le battement du Vivant dans son oscillation entre apparition et disparition.

Expression d’un continuum, il évoque pour moi la fragilité mais aussi l’éternelle métamorphose.

 

… le livre d’artiste

Comment s’inscrit ce processus organique dans le livre d’artiste ? Comment s’effectue la médiation entre l’œuvre scripturaire de l’écrivain et celle picturale du plasticien, du dessinateur ?

3. DSC05164 -

 

La dominante graphique de mon travail, le goût pour les papiers et intissés, ma proximité avec la littérature et en particulier la poésie contemporaine ont suscité comme naturellement le désir de collaborer avec des auteurs dans cet espace intime qu’est le livre d’artiste. La rencontre y est pour moi comme une « danse » entre deux sensibilités, proches mais ayant des moyens d’expression différents, qui se mêlent et se répondent.

Je suis intervenue en tant que plasticienne dans des livres édités par différents éditeurs avant de créer en 2009 ma propre maison d’édition (SD Éditions), afin de pouvoir concevoir le livre dans sa totalité autour d’un texte.

J’employais ci-dessus le terme de « transcription » pour rendre compte de ma façon de dessiner et de la relation au corps. Dans le livre d’artiste, il s’agit pour moi du même processus vis-à-vis du texte.

En tout premier lieu, je suis lectrice et je lis « avec mon corps », c’est-à-dire que ma lecture est d’abord réceptivité à toutes les sensations que fait surgir le texte, dans ses rythmes et ses sonorités, dans ses couleurs et sa saveur. Le sens (signification) ne vient que dans un deuxième temps, ou plutôt, c’est un sens vécu corporellement plus qu’appréhendé intellectuellement. D’où mon affinité avec l’écriture poétique.

Je ne cherche pas à saisir le texte mais le laisse se déployer en moi et y créer des sensations que je transcris en éléments visuels. Ce qui compte est l’expérience du texte et non pas sa compréhension.

Dans un deuxième temps, il y a bien sûr un important travail de composition, d’organisation de tous ces éléments afin de créer une unité, une synergie, une forme de « coïncidence » entre le texte et les éléments plastiques.

 

… Sept méandres

 Quelles sont les raisons qui ont présidé au choix de l’ouvrage de Yi In-seong Sept méandres pour une île? On apprend que le texte est accompagné d’« interventions plastiques ». De quelle nature sont-elles? Comment entrent-elles en résonnance avec le texte ? 

 

En 2011 j’étais sur le point de partir pour ma première résidence en Corée lorsque j’ai assisté à un colloque du KLTI à Avignon, auquel Yi In-seong participait, avec une autre auteur coréenne. J’ai été spontanément et très profondément touchée par la lecture qu’il a faite ainsi que par ce qu’il a exprimé de sa recherche.

Cela m’a suffisamment marquée pour que cinq ans plus tard, lorsqu’en 2016 j’ai su que je pouvais retourner en Corée pour une nouvelle résidence, je souhaite lui proposer une collaboration pour un livre d’artiste.

Je perçois Sept méandres pour une île davantage comme une prose poétique que comme un roman. Les romans s’appuyant sur la logique, le récit ou le naturalisme me touchent peu. La vie intérieure6. DSC05112 ressemble davantage à l’univers onirique qu’à un ordre logique. La raison y a peu de prises. C’est une forme d’ «errance » qui invente son fil conducteur au fur et à mesure, qui a sa propre architecture et requiert un abandon à ses fluctuations. Comme le vivant.

C’est aussi comme cela que je dessine dans le livre, ou que j’observe l’encre qui fuse dans l’intissé, laissant une part d’aléatoire compléter mon geste, tout en respectant une structure qui relie l’ensemble : sept triples pages qui correspondent aux sept fragments du texte, avec associations et alternances de peintures, dessins, estampages, de flous et d’atmosphères colorées. Les interventions plastiques sont des originaux sur chacun des exemplaires, ainsi les dix-neuf exemplaires sont tous à la fois proches et différents.

 

Le livre d’artiste change-t-il la perception du texte original ? Votre création a-t-elle été l’occasion d’un dialogue avec Yi In-seong ?

 

Grâce à la bienveillante médiation de Jean-Claude et Franck de Crescenzo, une rencontre avec Yi In-seong eu lieu à Séoul où le projet a été décidé.

L’auteur m’a proposé de choisir dans Sept méandres pour une île les passages que j’aimais particulièrement. J’ai sélectionné sept fragments, ce qui est infiniment bref comparé à la densité foisonnante de l’œuvre, mais qui correspond à l’essence du livre d’artiste. Oui, indéniablement, celui-ci modifie la perception du texte original, ne serait-ce que par la brièveté et le caractère fragmentaire des extraits choisis. Yi In-seong m’a fait confiance, qu’il en soit ici remercié ! Je pense que le livre d’artiste est un éclairage particulier du texte original, qui aurait pu être tout autre en fonction du choix effectué.

sept méandresYi In-seong a suivi étape par étape la réalisation, a vérifié et corrigé la mise en page du texte en Coréen, la rédaction du colophon.

Le livre d’artiste est à la fois livre et œuvre plastique. Bien sûr, le sens de la vue y est beaucoup plus prégnant que dans l’édition courante du texte. Tout y concourt : les peintures et dessins bien sûr mais aussi les vides autant que les pleins, le choix de la police (dans ce cas présent en coréen et en français puisque le livre est bilingue) et de la mise en page, la translucidité de l’intissé choisi qui laisse partiellement deviner ce qui est voilé puis dévoilé au fur et à mesure que les pages sont feuilletées. Ce matériau fait aussi appel au sens du toucher. L’ensemble peut susciter une rencontre avec le lecteur qui passe par les yeux, le sensible, et demande à être éprouvée.

 

… quelques mots sur votre prochaine résidence d’artiste en Corée

J’ai le projet de retourner en juin prochain en résidence d’artiste en Corée, à Masan. J’y travaillerai avec une amie coréenne, poète et artiste. Le propre d’une résidence est de créer en lien avec le contexte du lieu de résidence. N’ayant jamais été dans cette région de la Corée, je ne sais pas pour le moment ce qui y adviendra, je ne peux que me rendre réceptive aux rencontres qui pourront survenir là-bas…

 

1. Le tao de la physique, Fritjof Capra, éditions Sand, 1987.


SEPT MÉANDRES

texte de YI In-seong

est accompagné d’interventions plastiques originales de Sylvie DEPARIS sur intissés 50 et 150 g.

Il a été extrait de Sept méandres pour une île, paru en 2013 aux éditions Decrescenzo, avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Le texte original en coréen a été publié pour la première fois par Moonji Publishing Co. en 1999.

Il a été traduit par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël.

Ce livre a été créé à la suite d’une résidence d’artiste à la fondation culturelle Toji à Wonju, Corée du Sud, en juin 2016.

Réalisé en janvier 2017 en 18 exemplaires et 1 HC numérotés et signés par l’auteur et l’artiste.

Le site de l’artiste : sylvie-deparis.odavia.com

Crédits images : © Sylvie Deparis.

 

 

Mots-clés:interview, Sept méandres pour une île, Sylvie Deparis, Yi In-seong

Pas encore de commentaires

Répondre