Interview de Hwang Sok-yong

Quand la vie et la littérature ne font qu'un.

Hwang Sok-yong a règné en maître sur la littérature coréenne des années 1970-1980 grâce à ses œuvres au fort potentiel réaliste. Puis, il s’est rendu en Corée du Nord en 1989, brisant une barrière de l’histoire moderne de la Corée. Les grands romans qu’il a rédigés à sa sortie de prison dans les années 2000 ont été traduits dans de nombreuses langues et publiés un peu partout dans le monde. On peut même dire qu’aujourd’hui il est au cœur de la littérature mondiale. Il n’est pas une seule et unique personne, mais au moins trois ou quatre personnes différentes. Rencontre avec quelques-uns des ces Hwang Sok-yongs.

 

Shin Hyoung-cheol : Peut-on dire qu’il y a un moment particulier de votre vie ou une œuvre littéraire qui vous a pour la première fois éveillé à la littérature ?

Hwang Sok-yong : Mes parents étaient des intellectuels qui avaient étudié en Chine et au Japon sous l’occupation. Ma mère m’a toujours acheté de nombreux livres et m’encourageait à écrire sur mes lectures ou à rédiger des petits essais. Puis, dans les années 50, juste après la guerre de Corée, on pouvait trouver toutes sortes de livres d’occasion ou de vieux ouvrages dans les marchés de nuit. On pouvait les acheter ou seulement les emprunter. Je lisais à l’époque tout ce qui me tombait dans les mains. Ma première lecture marquante a été L’homme au masque de fer d’Alexandre Dumas. J’étais en primaire. Puis, j’ai lu Le comte de Monte Cristo, Crime et châtiment et Les Hauts de Hurlevent. À l’âge de dix ans, j’ai gagné un prix d’écriture national. Lorsque nous sommes rentrés chez nous après avoir été évacués de la région de Daegu, notre maison était en ruines : j’ai écrit mes impressions sur cette journée sous le titre « Le jour où nous sommes rentrés à la maison ».

SHC : En 1962, lorsque vous étiez encore lycéen, vous avez remporté le Prix Sasanggye du Nouvel Écrivain. Pourtant, ce n’est qu’en 1970 que vous avez réellement fait votre entrée dans le monde littéraire avec votre nouvelle « La Pagode » qui a remporté le Prix du Nouvel Écrivain du Chosun Ilbo. Cela fait bientôt 50 ans que vous êtes écrivain. Pourriez-vous nous expliquer les différentes périodes de votre vie d’écrivain ?

HSY : Certains critiques littéraires séparent ma carrière en deux temps : mes débuts, et mon écriture post-Corée du Nord, mon expérience de l’exil, de la prison et de la libération marquant le passage entre les deux. Pourtant, il me semble qu’on pourrait être plus précis.

La première période commence à mes débuts littéraires en 1962, et s’achève en 1966 lorsque j’ai fait mon service militaire. À cette époque, j’ai écrit quelques nouvelles. On peut dire que je me concentrais sur l’esthétique et sur l’individualisme. Puis, je suis entré dans la marine et j’ai participé à la guerre du Vietnam. C’est en faisant l’expérience de ce conflit que j’ai compris la véritable signification de la guerre de Corée. C’est une des raisons pour lesquelles je suis maintenant persuadé que « la guerre du Vietnam, c’est la guerre de Corée ». On dit que les jeunes qui ont fait la guerre ne peuvent plus être jeunes. Lorsque je suis retourné en Corée, je ne pouvais plus voir le monde de la même manière.

La deuxième période commence dans les années 1970. J’ai notamment écrit Mr Han et en 1974, la publication en séries de mon roman épique Jang Gilsan a commencé (pour se terminer avec le dixième volume en 1984). J’ai participé à cette époque aux mouvements pour la démocratie et contre la dictature du Yusin, j’ai pris part à toutes sortes d’activités de résistance culturelle. Je crois que cette deuxième période a duré jusqu’à la publication de L’ombre des armes, œuvre dans laquelle je me suis penché sur la question de la guerre de Vietnam.

La troisième période fait suite à une pause dans mon écriture. Après m’être rendu en Corée du Nord en 1989, j’ai vécu en exil dans les villes de Berlin et New York, puis je suis retourné en Corée en 1993, où j’ai été emprisonné pendant 5 ans. Mais si l’on considère que le comportement d’un écrivain est le prolongement de son activité littéraire, alors cette période est inséparable des œuvres de ma vie. Lorsque je parle de cette période, je la considère comme le moment où j’ai fait des « travaux d’intérêt général ». Avant de partir pour la Corée du Nord, il m’était impossible de me libérer entièrement de l’oppression idéologique qui contrôlait la société sud-coréenne de l’époque. Me rendre en Corée du Nord m’a permis de dépasser la division qui existait à l’intérieur de moi-même. Cette visite m’a aidé à me sentir plus libre. Pendant mes années d’exil, j’ai pu porter un regard beaucoup plus objectif sur la péninsule coréenne. Depuis l’extérieur, j’ai pu m’identifier comme quelqu’un entre le Sud et le Nord. J’ai également ressenti la nécessité de me libérer du nationalisme ethnique pour devenir un véritable citoyen du monde. Par rapport à la littérature, j’en suis venu à penser que j’avais grand besoin de me séparer du réalisme qui avait marqué la majorité de mes œuvres jusqu’alors.

Puis vient la quatrième période, qui commence avec la rédaction du Vieux Jardin et qui se déroule jusqu’à aujourd’hui. J’ai l’impression que cette littérature venue plus tardivement prend de plus en plus d’importance par rapport aux autres périodes.

SHC : Votre dernier roman nous laisse une impression assez forte et tenace. Park Min-woo, le personnage principal, a approximativement le même âge que le personnage de Oh Hyun-woo du Vieux Jardin. Mais la ressemblance s’arrête ici comme ils n’ont pas eu le même genre de vie. Pourtant, on y retrouve la même tonalité et les mêmes points de vue que dans le Vieux Jardin. Il me semble que dans ce roman vous essayez de boucler une époque. C’est pourquoi je me demande si vous n’êtes pas sur la fin de votre quatrième période d’écriture et prêt à en entamer une cinquième ?

HSY : Je préfèrerais que vous considériez qu’il s’agit seulement de la suite de la quatrième période. Je ne pense pas qu’il y aura un jour une cinquième période…

SHC : Vous avez vécu une bonne partie du XXe siècle en tant qu’écrivain en Corée, dans un pays divisé. Pendant tout ce temps, n’avez-vous jamais pensé que la littérature coréenne devait jouer un rôle particulier ?

HSY : Pendant la guerre de Corée, la littérature coréenne a presque été réduite à néant. De nombreux écrivains ont du fuir, nombreux sont ceux qui sont passés au Nord, sans compter ceux qui sont morts. Puis, la littérature du Parti a été encensée au Nord, tout comme la littérature anti-communiste au Sud. Il n’y avait aucune autre possibilité pour les auteurs. Mais au Sud, avec la révolution étudiante du 19 avril 1960, la société a perdu sa rigidité et peu à peu, la littérature étrangère s’est fait une place dans le pays, pour finir par amener de nouvelles opportunités pour la littérature coréenne. Les écrivains de la génération du 19 avril ont commencé à insuffler de la modernité dans leurs œuvres. Puis, comme tous les autres peuples des pays en voie de développement, nous avons dû vivre différentes expériences, de la dictature à la modernisation accélérée. Je considère pour ma part que c’est la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide qui marque le réel tournant. La Corée est à son tour entrée dans un processus de mondialisation et les Sud-Coréens d’aujourd’hui vivent en temps réel avec les autres pays du monde.

Je crois que la littérature coréenne devrait s’atteler à traiter de manière plus conséquente certaines thématiques contemporaines. Tout d’abord, les questions de migration et d’harmonie. Des peuples aux capitaux, nous vivons dans un constant mouvement. Et les conflits les plus violents se forment lorsque des choses peu habituelles se trouvent rassemblées au même endroit. Ensuite, en lien avec cette première thématique, il faudrait porter une plus grande attention à l’identité et l’universalité. Nous vivons à une époque où nous devons apprendre à connaître notre propre identité tout en vivant en harmonie avec les autres. Enfin, il y a le désir et la modération. De manière générale, la croissance mondiale est faible mais les désirs des hommes n’ont jamais été si grands, ce qui cause nombre de problèmes. De même, nous voyons certains jeunes d’aujourd’hui qui rejettent des valeurs comme la réussite ou le bonheur. Nous pourrions appeler ce phénomène une « minimalisation de la vie » pour exprimer un attrait pour une sorte de vie anarchique ?

SHC : Vous avez dit que vous considérez que même les périodes où vous n’avez pas publié d’œuvres littéraires font partie intégrante de votre carrière littéraire. Je crois qu’il ne serait pas exagéré de dire que même au-delà de votre écriture, votre vie elle-même est une œuvre littéraire ! Je pense notamment à votre engagement, dans ses différentes nuances, comme le dévouement, la dévotion, le fait d’intervenir, de participer à quelque chose. Pour ceux qui considèrent qu’un auteur doit s’engager intégralement dans son œuvre, vous semblez être le modèle parfait. D’après vous, est-ce que nous avons encore besoin de ce genre d’écrivains que vous représentez ? Et est-ce encore possible ?

HSY : Hmm, est-ce encore possible ? Il y a quelque temps, j’ai rencontré des écrivains comme Oe Kenzaburo ou Le Clézio, qui m’ont tous les deux assuré qu’ils m’enviaient d’être né dans un pays porteur de tant d’histoires à raconter. Ils faisaient évidemment référence à l’histoire mouvementée de la Corée moderne. J’ai vécu toute ma vie en me disant qu’en tant qu’écrivain coréen, je ne devais pas créer de séparation entre ma vie et ma littérature. Mais je ne considère pas que j’aie particulièrement réussi. Quand j’y repense, j’ai l’impression qu’il s’agissait d’une sorte d’épopée. Mais aujourd’hui il est difficile de voir les choses de cette façon. La littérature n’est plus la même qu’hier. C’est un peu comme si les écrivains d’aujourd’hui s’inspiraient plus des autres textes que de leur propre existence ou de celles des autres.

SHC : Vous êtes l’un des auteurs qui a le plus mis en scène les conditions de vie particulières à la société coréenne. Lors de vos visites à l’étranger, je suppose que les journalistes et les lecteurs ont du beaucoup vous questionner sur la situation politique de la Corée et vous demander votre avis sur la question. Je me trompe ?

HSY : C’est inévitable, surtout que le conflit entre le Nord et le Sud n’est pas encore résolu. Mais de l’indifférence commence à apparaître sur cette question, surtout en Corée. Lorsque la Corée du Nord fait un test nucléaire ou autre, les gens pensent brièvement « Ah, encore ? » et reprennent leur routine comme si de rien n’était. Par contre, à l’étranger, on continue de prendre cela au sérieux et on se fait beaucoup plus de souci sur cette question.

SHC : Suite à votre visite en Corée du Nord en 1989, et suite aux multiples événements qui ont abouti à votre sortie de prison en 1998, les séquelles de cette visite au Nord se sont fait sentir pendant presque 10 ans de votre vie. On vous a sûrement posé très souvent la question, mais quelles sont vos impressions sur cette période quand vous y repensez ?

HSY : Après mon voyage en Corée du Nord, j’ai connu l’exil et la prison. Certains peuvent penser que j’ai perdu de nombreuses années à un moment important de ma carrière littéraire mais si je n’avais pas vécu ces expériences, je doute que ma littérature se soit développée ainsi. J’avais déjà rédigé Jang Gilsan et L’ombre des armes, mais sans ce passage par la Corée du Nord et ce qui a suivi… il n’y aurait rien eu de spécial dans mes œuvres suivantes. À cette époque, j’étais encore capable de résister en plein cœur de la violence de l’Histoire. Je crois que si mes œuvres les plus récentes portent en elles un certain universalisme qui leur permet de toucher les lecteurs du monde entier, c’est en partie grâce à cette période de ma vie.

SHC : Les perspectives sur l’unification ne sont pas des plus claires. La jeune génération semble avoir perdu tout intérêt pour la question et même les écrivains ne traitent plus beaucoup de la division et de l’unification.

HSY : Cela fait longtemps que j’ai moi aussi cessé de parler de l’unification car elle est seulement utilisée comme matière pour le marketing politique. Je préfère m’intéresser à la structure de la paix. Tous les pays font face à un certain nombre de risques. Et ces risques doivent être correctement gérés. Dans le cas de la Corée, les risques proviennent de la division. Et pour gérer correctement ces risques, il faudrait mettre en place une structure de paix. De nombreuses raisons devraient nous pousser à le faire, comme les facteurs économiques, qui sont les plus parlants pour le peuple. Après la crise financière de 1997, la société capitaliste de la Corée du Sud a atteint ses propres limites. Nous devrions entamer une coopération économique avec la Corée du Nord, développer la région du Tumen et favoriser les échanges avec la Sibérie et la Mongolie. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai toujours appelé à une solidarité en Asie de l’Est, même si c’est un projet qui est encore à l’arrêt. Je comprends tout à fait que les jeunes générations ne se sentent pas concernées par l’unification mais j’ai du mal à concevoir qu’elles ne soient pas attirées par la paix. Ce que je veux dire, c’est que cela fait partie de notre vie quotidienne… La paix dans le monde n’est pas quelque chose que l’on peut ignorer. C’est par tout un chacun que cela commence.

SHC : Cette période de votre carrière que vous appelez la quatrième période, qui comprend les 15 dernières années depuis les années 2000, a été pour vous l’occasion de faire certaines expériences littéraires basées sur une esthétique réaliste.

HSY : Oui c’est vrai, dans mon roman L’invité j’essaie de me séparer du réalisme en reprenant la structure des rites chamaniques du Chinogwi. Puis, avec Shim Cheong et Princesse Bari, j’ai proposé des réécritures d’un récit de pansori pour le premier, et d’un conte chamanique pour le deuxième, en y proposant une réflexion sur l’immigration au XXIe siècle. Pourtant, je ne suis toujours pas satisfait. Le roman sur lequel je travaille en ce moment offre un retour sur l’histoire moderne de la Corée en suivant trois générations de travailleurs des chemins de fer. Au départ, je pensais reprendre le style employé dans L’ombre des armes, et reprendre une écriture réaliste. Mais je m’en suis lassé et j’ai même failli arrêter d’écrire ce roman. J’ai finalement décidé de ne garder que la trame de l’histoire et de la transformer, de lui donner un nouvel ordre, qui serait une nouvelle façon d’aborder le réalisme.

 

Propos recueillis par Shin Hyoung-cheol

Critique Littéraire et Professeur d’Écriture Créative, Université Chosun

 


Traduit par Lucie Angheben

Article initialement publié dans la revue Korean Literature Now.
Avec l’aimable autorisation du LTI Korea. (koreanliteraturenow.com)
Crédits photo : © 2016. Seo Heun-kang

 

Mots-clés:dossier, Hwang Sok-yong, interview, L'invité, l'ombre des armes, le vieux jardin, princesse bari, Shim cheong

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