Poétique de la soif

Choe Yun propose dans ce recueil de quatre nouvelles une vision critique de la société coréenne, en revenant plus particulièrement sur la période dite du « miracle économique ».

[ Ce compte-rendu a reçu le premier prix du Concours de Littérature coréenne 2016.]

poetique soif imageDans «Poétique de la soif», récit qui donne son titre au roman, une résignation est infusée au texte, comme si les rêves n’étaient que des espoirs brisés ou à jamais inachevés.
L’alternance entre un récit très réaliste – dates précises, chiffres, descriptions précises – et le désir illusoire du départ en mer confère au récit l’atmosphère et l’immobilité d’un rêve. Le lecteur devient spectateur impuissant d’un destin qui pourrait être le sien, ordinaire et écrit à l’avance. Pour l’auteur, la mort est peut-être l’absence de cette soif, l’ espoir en un monde meilleur qui s’est mû en désir bassement  matériel.
Dans la deuxième nouvelle sous-titrée  «Fragments autobiographiques», Choe Yun nous offre un récit  fragmenté en  lieux :  «Maison Chambre Porte Mur Champ Marché Corps Chemin Eau» , où  l’évocation de souvenir fait s’évanouir le réel. Le temps est malmené, comme  dans une tentative de restitution de la mémoire.
«Washington Square» est sans doute le récit le plus réaliste des fragments présentés dans l’ouvrage. Le déroulement linéaire de l’histoire, entrecoupée de retours dans le passé, permet de comprendre les émotions et les situations auxquelles est soudain confronté le lecteur. Ces éléments ainsi qu’une histoire vécue à la première personne ancrent le récit dans une trame plus familière.

Poétique de la soif» est une critique vive et abrupte de la société de consommation qui place le matérialisme au centre de nos vies. Dans les premières lignes du récit, la maison est ainsi devenue un « temple silencieux d’objets morts ». L’objet et le désir qu’il engendre deviennent religion et le personnage principal, que l’on ne peut vraiment qualifier d’ « héroïne », est décrit comme possédé, « ensorcelé » par la société de consommation et par le besoin de se conformer à la règle sociale. On retrouvera d’ailleurs dans «Washington Square» un personnage décrit comme un somnambule, un pantin au milieu d’une foule tout aussi léthargique. La voix qui nous conte ce récit semble être, davantage que celle d’une sœur jumelle, celle d’un inconscient collectif – peut-être même la nôtre –, comme pour mieux dénoncer un modèle qui prend le pas sur les individus. Le bonheur décrit ici n’est que matériel, il s’approche davantage de la satisfaction d’avoir étanché un besoin impérieux pour l’objet.  Les relations elles aussi sont décrites à travers une dimension matérialiste : la femme perd sa personnalité et sa féminité pour n’être qu’un objet. Son corps et son désir sont décrits de manière très détachée, de même que ses relations aux autres, qui ne deviennent qu’on objet de plus à posséder. L’auteur rapproche ce besoin matériel, exprimé en quelque sorte dans la soif du titre, de la peur du manque, conséquence de la guerre et des années de famine et de misère qui ont suivi.

«Maison Chambre Porte Mur Champ Marché Corps Chemin Eau» est certainement la nouvelle qui revient le plus longuement sur l’histoire coréenne d’après-guerre. Dans « Porte », il est fait mention de la dictature Yusin, des années 70 et des révoltes étudiantes. Dans « Mur » et « Marché » est faite une critique assez nette de la société de l’époque : la famine au début des années 60, la délation (notamment dans le milieu scolaire). L’auteur y évoque également le droit de vote des femmes, les élections frauduleuses, le coup d’État des années 60, la réforme monétaire et les protestations étudiantes. Les détails historiques tissent une trame de fond dans la mémoire d’une enfant, pour laquelle les dates ont peu d’importance. Le récit alimente la réflexion de l’évolution de la société jusqu’à nos jours : le refus de la jeunesse de se plier à la règle sociale, la remise en cause du modèle de société. « Chemin » exprime aussi une méfiance envers les promesses politiques et dénonce leur immobilité vis-à-vis d’une société en constant changement.

 «Washington Square» offre au lecteur une comparaison de la société d’aujourd’hui à celle des années 60 par l’évocation de souvenirs d’enfance du narrateur. Les écarts économiques et les inégalités n’ont fait que s’agrandir, la pauvreté des bidonvilles s’est transformée en mendicité dans la ville moderne.Le narrateur mène une vie dans les clous… On ressent sa peur de bousculer les inégalités, de franchir le fossé entre couches sociales comme il l’avait fait, enfant. Le narrateur dit la nécessité de se cacher. L’interdit entre les classes sociales est ancré en lui comme une certitude, préférant retrouver sa place dans un quotidien familier. Enfant, c’était la peur du secret qui l’empêchait de s’expliquer et de se défendre. Mais ce qui le conduit, adulte, à la fuite, est plus proche d’un besoin de se conformer à la règle sociale. Le narrateur semble comme incapable de s’écarter du rôle qu’il a à jouer dans ce spectacle qu’est la vie.

«Maison Chambre Porte Mur Champ Marché Corps Chemin Eau» évoque également cette idée dans «Porte et Chemin ». Le chemin est une métaphore vive sur les directions que les individus donnent à leur vie. On y mentionne à la fois le délice, l’excitation de l’inconnu et la peur de se perdre. « Porte » évoque les questions d’intérieur/extérieur, du privé/public. La porte délimite la frontière et le passage entre la protection du rassurant chez-soi et l’inconnu de l’extérieur.  Métaphoriquement, elle est aussi le symbole de nos choix : le choix d’ouvrir la porte des possibles ou celui de l’ignorer par peur ou par ignorance.

Le désir du départ en mer est un thème qui revient assez souvent dans ce recueil. Ce désir qui traverse les personnages est aussi celui de quitter leur entourage et leurs certitudes, des entraves qui les lient à un quotidien rassurant. Sans destination précise en tête, il n’y a que ce désir viscéral de partir, de tout laisser derrière soi. De même, dans «Washington Square», les rêves d’enfance s’effacent devant les certitudes d’une vie monotone, ordinaire. Les individus semblent condamnés à rester à la même place et leurs rêves à ne jamais se réaliser. J’ai ressenti une certaine forme de pessimiste en l’avenir chez l’auteur. La mer, c’est aussi l’idée du bout du monde, sans savoir même s’il y a quelque chose au-delà de l’horizon. Dans le chapitre « Eau » de la deuxième nouvelle, la mort est décrite et désirée comme une fin anesthésiée. La mer représente le but du départ, l’objet du rêve, mais vient aussi prendre la forme de l’ultime voyage, celui qui nous conduit vers la mort. La mort est aussi imaginée comme l’impossibilité du retour en arrière, comme l’obligation de poursuivre son voyage vers l’inconnu, à la fois fin et commencement. Pourtant, dans «Poétique de la soif», même le deuil et la mort deviennent un non-événement, une brève interruption dans nos vies qui sera rapidement oublié et remplacé. Le portrait de cette femme qui dépense toutes ses économies, le résultat de tous ses efforts, de sa vie, pour un diamant laisse un arrière-goût amer. La femme avalera le diamant avant de jeter sa voiture contre un pilier en béton, dans une tentative de détruire ce qu’elle a été : son être, ses possessions, sa valeur dans la société… Les personnages de ce recueil, à l’exemple de cette femme, sont difficiles à caractériser. Ce sont les histoires d’hommes et de femmes ordinaires qui nous sont contées, auxquels on refuse même le titre d’individus. Ils ne sont que des personnages sans nom, comme des points anonymes dans une foule, mais qui, dans un acte ultime, refusent de jouer le rôle qui leur est attribué. Ainsi, le narrateur de Washington Square est devenu « sans avenir, ordinaire ». Mais, dans les dernières lignes, il va refuser de suivre le sens de la marche, choisissant de manière symbolique une voie différente de celle qui lui avait été est tracée par la société. Dans Poétique de la soif, une femme se suicide pour refuser le matérialisme ambiant et donne à sa mort la forme la plus théâtrale qui soit pour délivrer son message. C’est peut-être par leurs actes que les personnages de Ch’oe Yun deviennent des héros, reprenant le contrôle de leur vie.

La quatrième et dernière nouvelle offre d’ailleurs une perspective intéressante sur le pouvoir des mots et des noms. Le découpage en neuf chapitres permet de traiter la simultanéité de deux espoirs qui vont converger. Il y a une sorte de nostalgie dans le récit du destin de ces deux jeunes individus et de leur Chrysanthème du vent, décrit comme leur rêve, mais aussi un peu comme leur enfant.
Le premier chapitre dresse le portrait d’un jeune homme ordinaire, dont les rêves de son oncle semblent avoir plus d’influence sur sa vie que les siens. Lui rêve de partir au Pôle Nord et son nom Bye est d’ailleurs un surnom qu’il tire de l’un de ses rêves. Pourtant, à l’inverse des autres personnages, son désir est aussi de fonder une famille et il réalise qu’il n’a pas forcément besoin de partir à l’autre bout du monde pour réaliser son rêve. Mains Vertes est quant à elle une jeune fille perdue. Orpheline, elle n’a jamais eu le contrôle sur sa vie. Même le nom Mains Vertes est un surnom qu’on lui donne et qui définit davantage ce qu’elle fait que ce qu’elle est. La peur de décevoir la seule famille qui lui reste la pousse à choisir la fuite par la mort. Son suicide est pour elle le seul moyen de reprendre son destin en main : « Elle pouvait choisir sa voiture. » On peut interpréter son acte à la lumière de la situation  actuelle de la société coréenne, où le taux de suicide chez les jeunes est très élevé. C’est aussi une jeune fille mal à l’aise avec son corps, qui refuse sa féminité. La rencontre de ces deux personnages est décrite comme le fruit du destin, quelque chose d’irrépressible sur lequel ils n’ont pas vraiment de contrôle. Ils quittent le monde qu’ils connaissent dans l’espoir de fonder une nouvelle vie, dans le village natal de Mains Vertes, nommé sans doute pas sans raison Bout du Monde. Au cœur de la tempête, sur la tombe de la grand-mère de Mains Vertes, nait le Chrysanthème du vent.
Cette nouvelle m’a semblé encore plus pessimiste que le reste de l’ouvrage. Car si les héros des trois premièrs récits finissent par proposer un ultime acte de résistance, dans Les treize Noms du parfum d’une fleur, c’est le monde extérieur qui vient corrompre le rêve de deux jeunes un peu perdus. Bye et Mains Vertes consacrent leur temps à développer la fleur et en prendre soin. Par le bouche-à-oreille, la plante devient connue pour ses propriétés extraordinaires que Mains Vertes s’efforce de développer. Rapidement, une économie locale se met en place et des journalistes viennent conter l’épopée du jeune couple. Bye dira ainsi : « Nous avons trouvé notre Pôle Nord. » Le Pôle Nord auquel il rêvait est en fait davantage un idéal à atteindre. Mais la situation se dégrade. L’attention extérieure a des conséquences négatives sur les fleurs, ainsi que sur la santé de Mains Vertes et la quiétude du village. Divers épisodes évoquent la pression économique de ceux qui cherchent à s’emparer de la production du Chrysanthème. La municipalité, impuissante, fait face à l’ensemble des industries qui, au nom de la rentabilité, souhaitent voir disparaître les variétés moins intéressantes. On peut mettre en parallèle cet épisode avec l’histoire de Bye, renvoyée de son travail car elle aussi était trop différente et pas assez rentable. Il s’agit ensuite de donner un nom botanique à la fleur. On suit trois botanistes, respectivement Mr. K, Mr. L et Mr. M, ayant chacun des motivations différentes pour nommer la plante. Mr. K, en nommant le Chrysanthème de ses initiales, espère laisser une trace, comme pour vaincre le temps et, ainsi, vaincre la mort elle-même. Sa démarche s’oppose radicalement à celle de Mr. L, qui agit par patriotisme.  Puis, sans que l’on sache vraiment pourquoi, des rumeurs commencent à se propager et finissent par provoquer le déclin du Chrysanthème du vent, dans ce qui est décrit comme une tempête. Les plants sont arrachés sur ordre de la municipalité, qui a cédé à la pression populaire. La fleur, décrite comme un miracle, disparaît sans laisser de trace.

Le dernier chapitre, « Voyage au Pôle Nord », renoue avec un thème récurrent de l’ouvrage. On retrouve nos deux héros au cœur d’une tempête, qui entrent calmement dans la mer pour ne pas en revenir. Après la mort de leur création, qui était devenue leur rêve partagé, ils font le choix d’un départ sans retour. Comme pour les autres personnages, ce départ vers la mer m’a fait ressentir des émotions contradictoires. Il me semble en effet n’avoir comme seule issue que la mort. Il est aussi un acte de résistance, le couple proclamant qu’il suivra son rêve quoi qu’il en coûte. Mais en lisant ces dernières lignes, je n’ai pu m’empêcher de ressentir ce départ comme une fuite, comme l’abandon d’un rêve inatteignable.


POÉTIQUE DE LA SOIF
DE CHOE YUN
Traduit du coréen par Patrick MAURUS
Actes Sud, 156 pages, 15.30 €.

Mots-clés:CHOE Yun, chronique, concours, Poétique de la soif

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