L’Œuvre de Jung Young-moon (II)

par Lucie Angheben dans le numéro 41

Sur Pour ne pas rater ma dernière seconde et Pierrot en mal de lune
  • POUR NE PAS RATER MA DERNIÈRE SECONDE. Récits d’outre-noir.

pour ne pas raterCe perpétuel sentiment d’absence, non seulement d’être absent à l’endroit où je suis effectivement, mais aussi de n’être jamais nulle part, me donne la force de supporter la vie là où je me trouve ; mais qu’une telle situation est misérable !

« L’abîme de deux mondes incommunicables s’ouvre entre l’homme qui a le sentiment de la mort et celui qui ne l’a point ; cependant tous les deux meurent ; mais l’un ignore sa mort, l’autre le sait ; l’un ne meurt qu’un instant, l’autre ne cesse de mourir… »¹ disait Cioran. Certains voient la mort comme un problème, d’autres comme une libération. Certains en ont peur, d’autres la considèrent comme la suite logique de la vie. Quelle qu’elle soit et quoi qu’on en pense, la mort rode, la mort perturbe. Et tous nous nous posons des questions sur elle, bien que jamais aucune réponse n’apparaisse. Face à cette impossibilité de la connaître, Jung Young-moon laisse aller son imagination et met en scène sa propre mort, ou plutôt ses propres morts puisque chaque récit apporte une ouverture nouvelle. Cependant, aucune tragédie, aucune peur, la banalisation de la mort se dessine de façon calme et légère. Les histoires du recueil ne sont pas macabres, mais agréables à lire, et apportent une illustration de la mort par le vivant et du vivant par la mort. L’auteur, vivant, puisqu’il écrit, et le lecteur, vivant, puisqu’il lit, mais le narrateur, mort, puisqu’on l’a tué… Et le narrateur, vivant, parce qu’il peut s’exprimer ? Sous la plume de Jung Young-moon, la mort se métamorphose, et le réel se mêle au fantastique pour célébrer la beauté de la littérature, même en prise avec les faiblesses de l’homme, qu’elles soient physiques ou morales.

Un ouvrage marqué par la mort certes, mais qu’il serait inopportun de qualifier de mortuaire. Au-delà des réflexions sur le passage dans l’au-delà, les récits de Jung Young-moon proposent des réflexions sur la vie humaine, sur l’homme, sa place dans la société, ses rapports aux autres. Chaque narrateur se veut porteur d’une histoire, d’une expérience qu’il partage avec le lecteur. De l’enfance à l’adulte, certaines impressions restent, comme cette impression d’être seul au milieu du monde, à la fois au milieu de tout et au milieu de rien. Un pessimisme apparent qui se traduit par des personnages à qui rien ne réussit, tous plus pathétiques les uns que les autres : le condamné à mort qui ne comprend pas son exécution mais qui ne s’en plaint pas, l’enfant mort assassiné, le fils incapable de communiquer face à son père, l’athlète déchu, le prêtre raté… Leurs vies sont loin d’être idylliques, mais tous ont l’air si véritable qu’ils en deviennent attachants. Peut-être parce que leurs soucis quotidiens ne sont pas tant éloignés des nôtres, peut-être qu’en fait ils pourraient être les nôtres, et que nous pourrions être eux.

Les histoires de Pour ne pas rater ma dernière seconde sont celles de la vie de tous les jours, celles de la banalité à l’état pur, jusqu’à ce que le rêve entre en jeu. Alors les morts reviennent à la vie et les choses se transforment, dans la tête de l’écrivain comme dans la nôtre. Rêve ou réalité, tous les moyens sont bons pour ouvrir les yeux sur un quotidien vide, pourtant jonché de tant de détails et de possibilités.

C’est alors qu’apparaissent les questions existentielles, au détour d’une phrase, d’une expression. Les quotidiens de ces personnages reflètent l’aspect pitoyable de l’existence humaine : la solitude, l’ennui existentiel, le vide, le sentiment de culpabilité, les divagations de la pensée… Chaque individu de chaque histoire recherche une satisfaction introuvable, la compréhension d’un univers qui toujours lui échappe. « Nous existions à la fois comme une réalité et comme sa négation, en tant que trace, en tant que rêve, en tant que souvenir. Cette existence nous condamnait au statut d’êtres virtuels. » 101. L’existence humaine se pose par la négation, et être semble être une condamnation, condamnation qu’il faut, bien sûr, prendre au second degré, puisque le message du texte n’est en aucun cas un appel à la destruction. Fatalité de la vie, c’est la mort, à laquelle on ne peut ou ne veut pas échapper. Cependant, la mort du recueil n’est pas la destruction ou la fin brutale qui terrifie nombre d’occidentaux. Nous avons ici une image plus orientale de la mort, sans doute d’inspiration bouddhique. Bouddhisme qui d’ailleurs se refuse à l’échec, et porte une lueur d’espoir quant au salut de l’être humain. Il y a des hauts et des bas, et peut-être que le lecteur, face aux bas et aux bassesses dépeints dans ces histoires, ne pourra que se sentir lui-même plus haut, même si parfois lui aussi a l’impression d’être dans le creux de la vague, et tirer du présent recueil une leçon d’optimisme.

« Soir d’hiver » (101)

L’heure du crépuscule, après une chute de neige. Derrière le temple bouddhique, un sentier de montagne qui conduit à un ermitage où vit un bonze. Le son du gong caresse le silence du soir comme pour le bercer ; sa vibration se prolonge avec tant de douceur qu’elle met en émoi les fibres du cœur. Le temps n’est que plénitude. Tout s’accorde avec tout dans une totale indifférence. L’ermite est rassuré et s’abandonne à cet état de méditation. Il peut sentir son âme souriante marcher à ses côtés et il partage le plaisir né de ce sentiment avec tout ce qui se trouve autour de lui.

Pour ne pas rater ma dernière seconde rassemble 45 courts récits, parfois même « microrécits » pour reprendre le terme de Jean Bellemin-Noël. D’un style sobre et concis, simple mais littéraire, Jung Young-moon jongle entre les différents pronoms et les différents temps verbaux pour créer des récits et des narrateurs singuliers. Ces  récits d’outre-noir  usent d’un humour plutôt noir lui aussi pour illustrer certains aspects sombres et incompris de l’existence humaine, et donner une apparence positive à la mort. Ils suivent le cours de la pensée de l’écrivain narrateur, dans un désordre ordonné, où les réflexions philosophiques prennent parfois le pas sur une histoire qui peut-être n’existe même pas. Les faits en soi n’ont pas toujours la plus grande importance ; dans certaines histoires il ne se passe pas grand-chose, mais ce sont ces petits détails à l’allure insignifiante que nous oublions souvent de regarder qui au final ont un intérêt. « Dans un coin du plafond, il y avait quelque chose de suspendu à une toile d’araignée qui a attiré mon regard. Je n’ai pas vu d’araignée, et pourtant une mouche morte était accrochée là. Cela m’a paru une belle illustration de tout ce qu’il y a d’inexprimable dans ce monde. » (46).

En somme, plusieurs niveaux de lecture sont possibles : la lecture détente qui délasse, le rire provoqué par des situations cocasses racontées avec humour ; mais aussi la lecture analytique qui enseigne, tant sur la société implicitement critiquée («Extinction d’une race») que sur l’être humain, et sur la beauté du travail de l’écrivain. « Alors, votre art, qui reconstruit la vie après l’avoir effacée, ressemble à un geste qui rend la liberté aux mots après les avoir retenus un moment sur la pente qui les conduisait au silence. » (86).

  1. Précis de décomposition, éditions Tel Gallimard, p21.

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  • PIERROT EN MAL DE LUNE

Pierrot

Ce roman se découpe en six parties, six chapitres indépendants qui nous présentent différents épisodes de la vie du narrateur à la première personne. Un narrateur assez âgé, plutôt grincheux mais tellement humain qu’on prendra plaisir à le retrouver au fil des pages. Dans «Pierrot lunaire», celui-ci part en voiture avec son fils ainé pour se rendre sur la tombe du grand-père. Dès les premières lignes le père se fait remarquer par sa mauvaise humeur et sa manie de râler quelles que soient les circonstances, malgré tous les efforts de son fils. Comme si les choses ne pouvaient qu’avoir un aspect négatif : En pensant que c’était à cause de mon fils que je galérais comme ça, je l’ai trouvé vraiment odieux. Et en pensant que mon père me faisait galérer même après sa mort, je le trouvais lui aussi très détestable(25), pense-t-il ouvertement alors que son fils réalise à sa place les rites aux ancêtres sur le tumulus familial. Une version humaine du schtroumpf grognon, qui n’aime pas aller sur la tombe de son père, qui n’aime pas les rites, qui n’aime pas la musique que son fils écoute dans la voiture, qui n’aime pas parler, etc.

Pourtant, malgré son animosité envers le monde, le narrateur reste un père qui apprécie les moments passés avec son fils et les conversations échangées. Mais c’est sans compter un orgueil démesuré qui le pousse à la critique et à la taquinerie. Ça m’amuse toujours de lui poser une question délicate ou de l’interroger sur un sujet plus en détail qu’il n’est nécessaire – c’était ma manière personnelle de faire son éducation – pour le voir s’empêtrer en réfléchissant pour trouver une réponse (34). Comme s’il lui était impossible de parler d’autre chose, comme si en tant que père, il ne pouvait que montrer de lui-même une image supérieure aux autres.

Cette opposition entre le narrateur et les membres de sa famille se retrouve dans le chapitre «Perdu dans la forêt». Cette fois-ci, il s’agit de se rendre chez son frère cadet avec son autre fils. Et une fois encore, même scénario : peu de dialogues, seulement des ordres et des critiques. Le narrateur évite au maximum son fils et son frère, et préfère la solitude et l’alcool aux retrouvailles et rites confucéens. Son attirance pour la boisson le pousse à commettre des bourdes plus ou moins importantes mais qui lui sont toujours pardonnées par les autres, comme on pardonne à un enfant. Et comme un enfant têtu qui a décidé de jouer jusqu’au bout le rôle de père imposant qu’il s’est choisi, il campe sur ses positions, quitte à mentir et à en souffrir. « Tu ressens ce malaise entre nous, quand on est ensemble ? ai-je dit. » J’ai dit comme ça mais en réalité ce voyage fait avec lui me rendait heureux (146).

Pour échapper à la tension de la situation – envie de partager son bonheur mais impossibilité d’en parler par orgueil – notre personnage part souvent pour des promenades solitaires dans la nature. Que ce soit pour se rendre sur le tumulus de son père dans «Pierrot lunaire», dans la forêt des alentours dans «Perdu dans la forêt», au bord de la mer dans «Une promenade» ou au marché dans «L’élevage de moutons», la proximité de la nature est propice à de nombreuses réflexions. Il en a d’ailleurs pleinement conscience lorsqu’il se rend sur la plage : Je me rappelle encore autre chose – et ce souvenir réapparait chaque fois que je reviens au bord de la mer : ça doit être l’eau qui fait remonter les souvenirs en masse à la surface de ma mémoire (75). Dans tout le volume, les souvenirs sont liés aux paysages, à la nature ou encore aux animaux. Comme si le masque de dureté et d’arrogance tombait quand le personnage se retrouve seul à la campagne, et que le père, accompagné de toutes les tâches qui lui incombent dans une société confucéenne, redevenait un simple être humain. C’est ce qui arrive lorsque celui-ci travaille à l’arrachage des choux. Je suis revenu à mon travail que j’avais oublié pendant un moment à cause de ce couple d’animaux qui avait surgi de manière inattendue puis qui avait disparu en douceur après m’avoir juste ravi l’âme un instant (211). Tout s’arrête et s’efface lorsqu’on est face à la nature, sa beauté et sa simplicité. Et même un sourire apparait.

Les souvenirs partagés par le narrateur sont simples et reflètent un quotidien des plus communs : une vache à la campagne, des pommes de terre partagées avec une vieille dame, des banalités échangées avec une amie à propos du passé, une bogue de châtaignes plantée sur son crâne pendant qu’il en ramassait… Rien de très original, pas de quoi être fier et se vanter devant les autres, et le personnage l’a bien compris. Pourtant, comme nous tous peut-être, il cherche à se persuader du contraire et à se créer une place à part dans son univers : Je rendais service en regardant les moutons parce qu’ils souhaitaient qu’on les regarde ; et j’écoutais leurs bêlements parce qu’ils souhaitaient qu’on les écoute. Je les empêchais aussi de franchir la clôture, mais cela n’arrivait jamais et ce travail n’était pas nécessaire ; n’empêche que je l’ai fait (160).

Ce qui explique aussi pourquoi parfois il divague, invente des histoires pour égayer la réalité qui ne l’est pas toujours, que ce soit pour intéresser sa vieille amie B dans «Une Promenade» ou pour écrire son histoire dans «Divagations». Père grincheux, promeneur solitaire ou enfant têtu, le narrateur de Pierrot en mal de lune nous touche par son humanité à laquelle il ne peut pas échapper et par la fraicheur de ses réflexions, qui ne peuvent que nous faire sourire. J’aimerais bien savoir pourquoi les hommes ont comme ça tendance à se mettre torse nu lorsqu’ils se battent, mais je n’ai pas de réponse. En tout cas, il me semble que c’est un usage très ancien. Même maintenant que la société est civilisée, les athlètes se mettent torse nu quand ils pratiquent un de ces sports de combat qui ne sont qu’une transformation de la bagarre -, par exemple la boxe, ou la lutte, aussi bien occidentale que traditionnelle. Il suffit donc de se mettre à moitié nu pour afficher un défi, pour marquer son hostilité vis-à-vis de son partenaire ? Mais lorsque ce dernier est de l’autre sexe, ça affiche plutôt le désir. De toute façon, on ne montre jamais le sexe, même pendant les combats. Je me suis dit : voilà une question qui mérite plus ample réflexion ! (110)


POUR NE PAS RATER MA DERNIÈRE SECONDE
DE JUNG YOUNG-MOON
Traduit du coréen par CHOE Ae-young et Jean BELLEMIN-NOËL
Éditions les 400 coups, 192 pages, 17 €.

PIERROT EN MAL DE LUNE
DE JUNG YOUNG-MOON
Traduit du coréen par CHOE Ae-young et Jean BELLEMIN-NOËL
Decrescenzo, 247 pages, 19 €.


Crédits images : © Kim Daehyun (Moonassi) www.moonassi.com

Mots-clés:dossier, Jung Young-moon

La littérature dans le cœur et la traduction dans l'âme

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