L’œuvre de LEE Seung-U (II)

Sur La Baignoire, Le Regard de midi, La Vie rêvée des plantes.

th-1

La Baignoire

Un baiser donné à une jeune femme, au bord de la mer, dans un pays exotique, est ici prétexte à une réminiscence qui dépasse de loin le seul souvenir de l’instant. Le personnage qui, quelques mois plus tard, retourne chercher ses affaires dans l’appartement de la jeune fille, se souvient alors de ces instants vécus. Face à une baignoire qui l’a toujours intrigué, il se souvient de la mer complice du baiser et réévalue ses sentiments. Nous retrouvons là quelques obsessions de l’auteur : un couple désuni mais qui ne se sépare pas (Ici comme ailleurs ou encore Le Regard de midi) une épouse qui part aider un ancien amant malade incurable (Ici comme ailleurs), une affectation professionnelle mi-promotion mi-sanction (Ici comme ailleurs), une femme idéalisée à force d’abstraction (L’Envers de la vie), dont le narrateur s’éprend de façon impromptue (La Vie rêvée des plantes) quand bien même une telle union n’irait pas sans lui causer du désagrément (Jeongnamjin in Le Vieux journal), les mythes mayas en écho aux mythes européens (Le Regard de midi), une ancienne relation que l’on appelle un jour, par curiosité, au téléphone (Le Vieux journal), le départ loin de chez soi (dans toutes ses œuvres). Et l’eau, fixe ou immobile, omniprésente, source de vie et lieu de mort, et la baignoire qui remplace ici les habituels lieux clos chers à l’auteur.

Au mouvement de la vie — le baiser devant la mer —, succède l’immobilité de la mort, l’eau stagnante de la baignoire et lui, allongé dans cette baignoire, il se souvient, et s’annule. Mais, La Baignoire n’est pas une simple redite de ses œuvres antérieures. Certes, on retrouve, renforcés, des passages charnières, comme cette question lancinante : Comment aimer quand on ne souhaite pas être aimé ? Comment concéder à l’amour un pouvoir qui placerait le Sujet dans une dépendance dont il ne pourrait sortir ?

Mais la grande nouveauté dans ce roman, c’est la place du corps. Thème certes effleuré dans d’autres romans, le corps est ici un média qui unit/sépare les deux personnages. Au travers d’un frôlement de mains, d’une danse chaloupée, le corps souvent réprimé dans l’œuvre de l’auteur, par la maladie, le confinement…, est ici au centre de la relation qui s’installe entre le narrateur et la jeune fille. Mais ce corps n’est pas corps jusqu’au bout de lui-même. Il est corps sans désir. Corps non désirable. Le langage doit se substituer au corps inaccompli. Mais le langage ne peut rien. C’est un corps-censure, un corps censuré. Le corps conçu comme un lieu de communication est aussitôt combattu : « Vous [le narrateur] faites partie de ces gens qui se méfient de toute forme de communication reposant sur l’implication du corps ». Un corps jugé répugnant dans les ébats amoureux se substitue (tant bien que mal) au langage. Et si l’épouse fait les frais de cette horripilation du corps, c’est une toute autre affaire avec le corps de la jeune fille, un corps qu’il comprenait (autant que son propre corps) bien qu’il ne comprenait pas le langage (p.83). Pas d’issue terrestre ; ni pour le corps ni pour le langage. Jamais ils ne s’accommoderont du même espace, du même temps. Il faudra remettre à plus tard, sans doute dans un temps qui n’est pas le temps des Hommes. Mais si la communication qui régit les rapports entre les hommes est impossible, il reste la présence de l’Autre. Et cette présence se substitue à tout, à d’autres fonctions après lesquelles courent les êtres humains : « […] la joie de se trouver auprès d’une personne qui pensait la même chose que vous et dont émanait un sentiment de solitude inépuisable » (p.88). Cette rencontre de toutes parts baignée d’une eau abondante, celle de la mer, celle de la baignoire, présence amniotique, restera chaste jusqu’au bout. Ici, la femme-mère, l’eau-mère-mort recouvre avant d’emporter au loin désir d’être et impossibilité de l’accomplissement. C’est sans doute le roman le plus sombre de Lee Seung-u. Il nous le confirme de façon ambiguë, certes : […] De même, le lecteur lira comme bon lui semble. Cela dit, vous [le narrateur] ne semblez pas conscient de ce que votre récit contredit les images qu’il suscite. Si dans la tête de ceux qui écoutent votre récit se forment des images qui n’ont rien à voir, que faut-il faire ? » Éternelle question de l’auteur. L’écriture ne résout rien. Il faut juste continuer d’avancer dans le marécage (L’envers de la vie).

 

leeseungu-leregarddemidi

Le Regard de midi

Le Regard de midi retrace l’histoire d’un jeune homme de trente ans, élevé et choyé par sa mère, qui se décide à retrouver son père: une étape nécessaire pour s’épanouir complètement. Cette rencontre avec son père — ce personnage « mort » dans son esprit, comme le lui fera remarquer son voisin, professeur retraité de psychologie (« Ce père, il n’est pas mort, il a été tué ! Dans votre conscience ») —, il l’a imaginé des milliers des fois. Âgé de près de trente ans lorqu’il éprouve l’impérieux désir de le connaître, une question se pose : comment a-t-il fait pour se passer si longtemps et sans encombre de cette figure tutélaire ?

Le lecteur connaisseur de la Corée sait combien il est difficile pour un enfant sans père de mener une vie tranquille. Il doit constamment justifier cette absence et faire face au mépris de la société qui considère qu’une famille doit normalement être composée d’une mère et d’un père. En Corée peut-être plus qu’ailleurs, les apparences priment sur tout ; le regard des autres devient même le foyer de l’estime de soi :

 À l’âge où l’on prend conscience du regard que les autres portent sur soi, tout fils trouve embarrassante l’affection démesurée de sa mère. Cela se produit où il réalise que l’amour maternel, unilatéral et inconditionnel, ne le protège plus contre les défis du monde. Certes, il en va autrement quand il est seul avec sa mère. En tête à tête avec elle, il ne le trouve pas pesant, cet amour.

Il est question ici d’amour maternel et non paternel, car le père est souvent assimilé à l’autorité plutôt qu’à un quelconque sentiment d’affection. En somme, chacun a un rôle prédéfini et doit remplir son devoir, que ce soit au sein de la famille ou de la société. Mais qu’en est-il lorsqu’on l’on veut remettre en cause le bienfondé des valeurs véhiculées dans notre société et se départir d’une charge qui nous est trop lourde ?

 Il est extrêmement difficile de modifier des habitudes ancrées depuis plusieurs dizaines d’années.

Dans Le Regard de midi comme dans La Vie rêvée des plantes, c’est la mère qui occupe la place de chef de famille ; le père, lui, est déchu de son rôle de protecteur du foyer et de modèle à suivre. En écorchant la figure parternelle, c’est l’éclatement du modèle familial coréen de tradition patriarcale que suggère l’auteur. Mais il nous montre aussi qu’aujourd’hui une mère peut remplir à la fois sa tâche et celle de son époux. Du moins jusqu’à ce que la vie s’en mêle et nous rappelle que rien n’est acquis.

« Quand on n’a pas conscience d’un besoin, on ne le recherche pas, mais quand le hasard est venu combler une fois ce manque longtemps ignoré, on comprend enfin l’empire qu’il exerce. » (p.22-23.)

C’est ainsi qu’ en interpellant le père, une autre quête se dessine au fil de l’œuvre, plus spirituelle celle-là, et qui tend le récit entre deux pôles : la vie et la mort, la lumière et les ténèbres, la maladie et la santé, la raison et la voix intérieure, la solitude et les autres. Cette recherche c’est celle du Père Éternel, celui vers qui l’on se tourne lorsque tout va mal, seul à détenir les secrets des mystères de la vie et la Vérité de notre existence. Une presence nébuleuse qui plane sur tout le texte et doit venir calmer notre sentiment d’incomplétude, le manque : « Car s’il n’est pas dans la maison, il a pour toit l’univers tout entier. » Selon Lee Seung-u, si l’homme veut être libre, la nature (les bois, la montagne, la forêt…) est le parfait endroit pour trouver la tranquillité et la paix intérieure. C’est ce qu’illustre la scène où le narrateur voit un homme nu courir dans les bois (p. 26). Il n’est pas vraiment surpris de la nudité de cet inconnu, ce qui l’étonne c’est plutôt la sensation de liberté qu’il dégage. La même liberté et quiétude qu’Adam connut dans le jardin d’Eden avant l’arrivée d’Ève.

Ces allusions plus ou moins implicites ne sont pas un hasard lorsque l’on sait que Lee Seung-u a fait des études de théologie et que la majorité de ses œuvres abordent des thèmes métaphysiques. Le Regard de midi est un roman qui se lit donc sous plusieurs angles et pousse le lecteur à s’interroger sur le sens de sa vie. À son insu, les souvenirs refoulés depuis longtemps refont surface…

 

 

vie revee des plantes

La Vie rêvée des plantes

Il y a tout d’abord Kihyeon, jaloux de son frère Huyeon, heureux photographe amoureux de la belle Sunmi.

Kihyeon, ne parvenant pas à se faufiler au milieu de la relation amoureuse de Huyeon, quitte la maison familiale et dérobe, en partant, l’appareil photographique de son frère, pour le revendre à un magasin d’occasion, à Séoul. Mais dans l’appareil, la pellicule est restée. Et sur cette pellicule, défile l’histoire contemporaine de la Corée, car le photographe Huyeon n’est passionné que par le reportage. « Il prenait des clichés sous l’angle de la morale, il leur voulait une fonction militante », dira plus tard son frère.

Mais la dictature est là et la police partout rôde. Une descente dans le magasin photo, une saisie de l’appareil et de la pellicule, et Huyeon est emprisonné puis enrôlé de force dans l’armée. Au cours d’une manœuvre, une grenade explose à proximité. Huyeon a les deux jambes sectionnées. Il revient chez lui et avec lui l’enfer d’une vie gâchée. Même la belle Sunmi ne peut plus rien pour lui.

Dans la demeure familiale, l’apparente banalité de la vie est remplacée par la détresse de Hueyeon et le départ de Kihyeon. Il reste le père, asphyxié par la vie, qui regarde toute la journée la télévision retransmettre d’interminables parties de Go. Il est le seul à savoir parler aux plantes. Reste aussi la mère, comme la plupart des femmes coréennes, une mère courage, qui va jusqu’à transporter son fils infirme sur son dos, pour l’accompagner au bordel et lui éviter les crises de démence, au cours desquelles il déborde d’une vigueur sexuelle incontrôlable.

Kyhyeon, honteux décide alors de revenir et de consacrer sa vie entière à réparer sa faute. Il offre à son frère un nouvel appareil qui restera, une bonne partie du temps sur l’étagère de sa chambre. Huyeon n’a plus le goût à la photographie, car il ne trouve plus d’autres fonctions à la photographie que la fonction documentaire et réaliste qu’il lui accordait avant son accident. Il ne trouve pas le ressort esthétique de la photographie. À quoi sert le « beau » dans un pays au régime autoritaire.

Pour Kyhyeon, le temps de la repentance est arrivé en même temps qu’une enquête qu’il va mener sur sa propre mère, enquête financée par un mystérieux commanditaire. À son tour, il va s’occuper de son frère et se substituer à la mère dans l’ingrate tâche de lui trouver, préventivement à chaque crise, une fille pour quelques instants.

La présence chaste de Sunmi remplit de poésie la lugubre maison et bientôt Kyhyeon va tomber amoureux d’elle et se mettre à détester ce frère à qui Sunmi reste fidèle. Commence alors, pour chacun des protagonistes, une quête aux itinéraires multiples et aux résultats surprenants, dont la découverte de l’amant de la mère, son véritable amour.

La Vie rêvée des plantes est un roman coréen assez inhabituel, au sens où il privilégie davantage les situations psychologiques et les interactions qu’elles peuvent avoir entre elles. Les problèmes existentiels se règlent à coups de symboles, particulièrement les symboles de plantes et d’arbres, dont plusieurs espèces parcourent l’histoire. La forêt de Lee Seung-u accorde aux arbres communs ou arbres rares à l’abri desquels les personnages peuvent rêver, exhumer des profondeurs de l’inconscient, ce qui se joue à l’abri des regards et qu’aucun d’entre eux ne peut mettre en mots. Comme ce père qui a commandité l’enquête et qui établit le lien entre le monde humain et le monde végétal.

Roman coréen ? Assurément dès lors que l’histoire politique de la Corée sert d’arrière plan au roman, mais une Corée effacée, toute en nuances, teintes au pastel, des couleurs puisées dans la connaissance de la culture occidentale de l’auteur.

Dans ce roman, le point de vue adopté est celui de Kyhyeon. C’est aussi le point de vue de la culpabilité et du désir de rachat. Il traverse tout le roman et nous fait penser à toutes les formes de culpabilité éprouvées par les Coréens, aux périodes critiques de leur histoire. C’est aussi le geste le plus significatif de Kyhyeon, lorsqu’il offre un appareil photo à son frère, pour photographier le beau, après la laideur de la période politique et prouve que l’esthétique, le sens du beau sont encore possibles après l’horreur:

Au fait, en regardant tes photos, je me disais qu’il y manquait quelque chose. Je ne savais pas quoi au juste, mais maintenant je sais, il y manquait les fleurs, les arbres, les nuages, la mer. J’étais d’accord avec toi en général, mais j’aurais bien aimé que tu te places du point de vue du sens et de l’imagination et pas seulement du point de vue de l’éthique… reprends ton appareil, regarde à nouveau le monde à travers l’objectif. Sers t-en pour nous montrer que le monde est beau. Comme cela, je me sentirais un peu moins coupable. Fais comme je te dis, fais le pour moi, s’il te plaît.

Pathétique supplique du coupable et invocation faite à la victime de nous montrer encore les raisons d’espérer dans une autre recherche des formes esthétiques.

La vie rêvée des plantes Par LEE Seung-U Zulma Editions, 2007 Traduit par Choi Mikyeong et Jean-Noël JuttetEt ce roman le prouve, dans l’art d’écrire. D’un abord facilité par la qualité de la traduction, l’intrigue s’étire et serpente au milieu des symboles issus de la mythologie gréco-romaine, plutôt que de la mythologie coréenne, étrangement absente d’ailleurs. L’intrigue passe régulièrement au second plan. De l’enquête mystérieuse qui est menée, on ne sait presque rien, tout au long du roman. Lee Seung-u préfère une narration plus conceptuelle, plus évocatrice que descriptive. Dans une littérature romanesque mondialisée où sont souvent privilégiées les peintures de personnages et de caractères, les descriptions de situations, l’intrigue, Lee Seung-u s’échappe de cet étroit corset, même s’il reconnait qu’il faut que son écriture abstraite évolue. « Mais ce n’est pas facile », avoue t-il.

C’est un rapport étrange que l’on peut entretenir avec La Vie rêvée des plantes. Des personnages qui deviennent vite familiers, une intrigue qui se déroule mollement sans grands bouleversements ni rebondissements et des situations que l’on peut définir par des procédés de « relief en creux ». Ajouté à cela, une vraie qualité d’écriture, parfaitement restituée par la traduction et vous avez quelques recettes simples du plaisir de lire.


LA BAIGNOIRE
DE LEE SEUNG-U
Traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean-Noël JUTTET
Serge Safran, 140 pages, 15.90 €.

LE REGARD DE MIDI
DE LEE SEUNG-U
Traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean-Noël JUTTET
Decrescenzo, 132 pages, 15 €.

LA VIE RÊVÉE DES PLANTES
DE LEE SEUNG-U
Traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean-Noël JUTTET
Zulma, 300 pages, 18.80 € ; rééd. Gallimard, coll. Folio, 256 pages, 7.70 €.

Mots-clés:dossier, Lee seung-u

Écrit par Jean-Claude De Crescenzo

Voir tous les articles de Jean-Claude De Crescenzo

Pas encore de commentaires

Répondre