Un monde dénaturé

Extrait.

Un-monde-denature

Une fois au sommet, on a regardé en bas. On s’attendait à voir se déployer sous nos yeux un drame quelconque, comme il arrive souvent, mais tout était immobile. Même les bêtes ne faisaient aucun mouvement, car elles se reposaient à l’ombre pour pouvoir mieux s’activer la nuit. Le ciel bleu était vaste et profond, donnant l’impression de s’être immergé sans retenue dans sa propre profondeur et sa propre vastitude. Tout en regardant ce ciel d’un air renfrogné, j’ai fait rouler à coups de pied quelques cailloux sur la pente raide. Devant ces cailloux qui roulaient comme ça, pour rien, j’ai été pris par l’envie de continuer mon geste gratuit, alors j’en ai fait rouler encore quelques-uns de plus. En même temps, j’ai pensé au nombre de cailloux que j’avais fait rouler ainsi dans toute ma vie : si je les ramassais tous maintenant, il y aurait de quoi construire une petite tour en pierre. Or, à ce moment-là, voilà mon Mexicain qui se met à faire comme moi, mais à ma grande surprise, les cailloux dans lesquels il shootait semblaient rouler plus loin que les miens. Le voyant en train de donner des coups de pied n’importe comment dans des cailloux en ricanant lui aussi comme ça, pour rien, je me suis dit que là était le secret pour faire rouler les cailloux plus loin. Mon ex-copine se contentait de regarder ce qu’on faisait. J’ai imaginé qu’elle allait choisir définitivement comme chevalier servant celui qui ferait rouler les cailloux le plus loin. Mais dès que j’ai arrêté de me démener en vain, le Mexicain s’est lui aussi arrêté.

Il faisait très chaud. On est restés un moment debout sans bouger comme des gens qui n’ont plus de force. À un moment donné, on a vu un petit avion se pointer au-delà de l’horizon, très loin, puis s’avancer dans notre direction. Alors j’ai imaginé que nous étions victimes d’un accident et en train d’attendre du secours sur une colline en plein désert. Mais vu que le ciel est très vaste et que la vitesse de l’avion n’était pas grande, on a dû attendre longtemps en mobilisant toute notre patience. Ce petit taxi du ciel, qu’on appelle là-bas une « avionnette », s’est enfin rapproché mais il est passé au-dessus de nous comme s’il ne nous avait pas aperçus, ou alors, peut-être, comme s’il avait l’intention de nous laisser crever là. On a de nouveau regardé pendant un bon bout de temps avec toute la patience du monde, jusqu’à ce qu’il disparaisse au-delà de l’horizon très loin de l’autre côté. J’ai imaginé que l’avionnette allait faire un atterrissage forcé en émettant soudain une fumée noire, mais il ne s’est rien produit de tel. Pendant que je la regardais disparaître, j’ai eu tout à coup l’impression que c’était un reptile volant venu tout droit de l’ère jurassique ; je m’attendais à ce que de vrais ptérodactyles arrivent en masse dans le ciel, mais rien n’est venu passer au-dessus de nous, pas plus un ptérodactyle qu’un petit avion ressemblant à un ptérodactyle. Dans un de ces silences qui semblent encore plus énormes quand un bruit s’efface peu après avoir éclaté, j’ai eu le sentiment qu’il fallait désormais renoncer à tout espoir d’être secouru, et accepter la mort avec sérénité.

Néanmoins, il faisait tellement chaud qu’on a eu du mal à rester plus longtemps sur place. En fin de compte, on a fait rouler encore quelques cailloux, puis on est redescendus en regrettant d’être montés jusque là. La descente elle aussi a été très pénible. Mon ombre, qui était comme une mue, un spectre personnel marchant à côté de moi, avait l’air aussi épuisé; j’ai même cru que, pour peu que je détache mes yeux de sa silhouette, elle resterait à la traîne tellement elle était morte de fatigue. De peur qu’elle ne me quitte, j’ai continué à marcher sans la lâcher des yeux. Pendant notre descente, on a vu un aigle posé sur un rocher au sommet d’une autre colline. Derrière une série d’éminences au-delà de celle-là, il y avait des massifs montagneux où il devait y avoir plein de coyotes –, ou peut-être pas un seul ?

Sur le chemin du retour, on a découvert un fauteuil roulant disloqué abandonné au bord de la route. Notre ami mexicain a arrêté la voiture, et après avoir réussi à mettre deux balles dans le dossier, il a redémarré. Je me suis senti désolé pour ce fauteuil qui avait transporté des handicapés et qui à la fin était lui-même devenu un infirme. Notre ami avait au minimum dix ans de moins que moi, il débordait d’énergie et j’ai pensé qu’on ne pouvait rien contre le fait qu’il était si jeune.

Tout en sirotant de la téquila j’ai fini par me dire que je ne pouvais plus rester là à passer mon temps à faire des trucs comme tirer au revolver ou grimper sur des collines surchauffées en plein midi ; mais dès que la téquila m’a eu monté à la tête, j’ai constaté que je pouvais vivre ainsi aussi longtemps que je voudrais et qu’il n’y avait rien de meilleur au monde. Une fois dessaoulé, j’ai pensé qu’il me fallait trouver autre chose, mais je ne voyais vraiment pas ce que je pouvais faire d’autre. Pendant les trois journées qui ont suivi, on a descendu des bouteilles de téquila, de jour comme de nuit, sans faire quoi que ce soit. Et on a traîné au maximum pour faire des bricoles faute d’avoir une chose importante à faire. On en était venus à un point tel qu’on avait besoin de prendre une décision formelle simplement pour aller ouvrir tout grand une fenêtre à moitié ouverte… Je pourrais raconter en long et en large combien ça nous ennuyait de faire le moindre geste et jusqu’à quel point on faisait tout pour éviter de bouger, mais je crois que je peux me contenter de dire ceci : même quand on avait un coin de peau qui nous démangeait, on avait la flemme de se gratter. Et on restait là sans bouger, sinon il vous fallait demander au voisin de vous gratter à votre place, mais ce n’était pas facile de trouver une âme de bonne volonté. Au bout du compte, si on avait des démangeaisons quelque part, il fallait d’abord s’épuiser à penser à ses démangeaisons, si bien que le plus souvent, à force de s’ennuyer et à force de s’ennuyer même de s’ennuyer, on finissait par se gratter soi-même à l’endroit où ça démangeait.

Les bouteilles de téquila s’entassaient dans un coin du salon, mais personne n’avait le courage de les mettre à la poubelle. Je considérais que c’était au copain mexicain de le faire, mais tout au moins pour ce truc-là, il refusait lui aussi de lever le petit doigt. On ne voyait plus de scorpions dans la maison, pas plus qu’à l’extérieur, et du coup, on ne pouvait pas non plus en faire entrer dans la maison depuis l’extérieur comme on rentre un troupeau afin de les rechasser ensuite au dehors. Un beau jour, tout habillés, on est montés dans la voiture comme si on allait quelque part, on l’a fait démarrer, mais on n’a pas été foutus de décider vers quel endroit se diriger. Et comme l’idée qu’il vaudrait mieux n’aller nulle part s’était installée dans notre tête pendant qu’on traînassait sans arriver à prendre une décision, on a fini par retourner dans la villa.

Le dernier jour que j’ai passé là, quand je me suis rendu dans la cuisine pour le petit-déjeuner après m’être réveillé très tard, j’ai trouvé mon ex-copine en train de faire la vaisselle : elle portait en tout et pour tout un slip. Je me suis approché d’elle en silence et je l’ai serrée dans mes bras par-derrière en prenant ses seins dans mes mains. J’avais l’impression de tenir deux ballons pleins d’eau tiède, mais il aurait fallu faire plus que se contenter de les tenir dans mes mains pour être sûr que c’étaient les mêmes que j’avais touchés pendant longtemps il y avait bien longtemps. J’aurais sans doute pu m’en rendre compte avec les yeux, mais je faisais toujours attention à ne pas les regarder…

Au bout de dix jours ainsi passés à siroter de la téquila, à tirer au revolver, à grimper sur une colline désertique pour contempler une plaine désertique, à chasser des scorpions de la maison –, dix jours parmi lesquels j’en ai passé trois à ne faire absolument rien de rien –, j’avais l’impression d’être resté là une centaine de jours. Si on considérait que cent jours s’étaient écoulés en dix jours, ça voulait dire que le temps avait passé très vite ; mais si on considérait qu’il ne s’était écoulé que dix jours en cent jours, ça signifiait que le temps avait passé très lentement. Le onzième jour, on est revenus à Los Angeles. On s’est offert un déjeuner en ville dans un restaurant tex-mex, avec au menu un ragoût de chèvre à la mexicaine appelé la birria : c’était sûrement le plat le plus indiqué quand on vient de mettre un terme à la corvée exténuante consistant à siroter de la téquila.

 

 

 

 

 

 

Mots-clés:dossier, Jung Young-moon

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