L’Œuvre de Jung Young-moon (I)

Un monde dénaturé

 

Un monde dénaturé est une bien étrange affaire. Voilà que son auteur titulaire d’une bourse part à San Francisco, retrouver tout d’abord son ancienne petite amie et son actuel fiancé. Mais au lieu de nous retrouver face à un livre de voyage, avec l’inépuisable vivier d’aventures, de découvertes, d’expériences, nous assistons plutôt à une série de rencontres. Des rencontres toujours vues depuis de point de vue du narrateur/auteur, et qui vont donner à Jung Young-moon, l’occasion de tricoter quelques scènes inénarrables.

Livre après livre, JUNG Young-moon construit une œuvre singulière, détonante dans le paysage de la littérature coréenne, encore qu’il ne doit pas être très content d’être ainsi assigné à la littérature de son pays. Un écrivain n’a t-il pas pour vocation à être universel ? Sans pudeur ni censure, Jung Young-moon maintient le cap d’un auteur décalé qui se construit en tant qu’auteur décalé. Et bien entendu, quand un auteur cherche avant tout à décaler son regard, on imagine qu’il ne verra jamais comme nous ce qui lui est donné à voir.

Son œuvre est singulière, pour ne pas dire unique. Elle est l’œuvre de soi. On aurait tantôt raison tantôt tort de la classer sous l’étiquette d’autofiction. Elle est plutôt une façon d’interroger le réel en s’interrogeant soi-même en train d’interroger le réel. Avec bien entendu, l’ultime pied de nez qu’il nous adresse, à savoir : ne jamais apporter de réponse, certain que de toute façon, il n’a aucune chance de prétendre à la vérité.

Cette mise en scène ironique de soi est en réalité une méditation destinée à mettre à distance les événements qui surgissent pour les renvoyer, non à leur singularité, mais à leur banalité.

Dans ce monde dénaturé, le narrateur/auteur se montre tour à tour moqueur, de mauvaise foi, soupçonneux, dogmatique, cyclothymique. Mais l’ennui, c’est qu’on ne peut lui en vouloir. Car il pose un regard d’une grande candeur sur les situations qu’il croise, il laisse « être » chaque scène en toute liberté, même quand ça ne fait pas son affaire. Et cette liberté n’est possible qu’avec l’humour et l’autodérision qui ne quitte jamais le narrateur.

Derrière cette mise en scène de soi, derrière la loufoquerie et la légèreté, de mise tout au long du texte, nous sommes bien face à une méditation métaphysique : toute vérité est-elle bonne à chercher ? Et quand bien même l’aurait-on trouvée, vaudrait-elle la peine qu’on s’y intéresse, puisque toute vérité est aussitôt combattue par son double ?

Jung Young-moon occupe une place singulière dans le paysage littéraire coréen. Une place qui n’est ni recherchée ni construite. Loin des modes, loin du style que l’on retrouve chez beaucoup d’écrivains qui ont fréquenté les ateliers de creative writing il poursuit une route solitaire, visible dans ses textes traduits en français, dans lesquels il laisse éclater l’originalité de sa pensée, un style inimitable qui contraint le lecteur à se débarrasser de ses certitudes, et — s’il accepte de bien vouloir se laisser faire —, à entreprendre un voyage pour lequel il n’a ni carte, ni boussole ; car Jung Young-moon déambule. Déambule dans un pays, quel qu’il soit, sans jamais se fixer, dans une pensée, quelle qu’elle soit, sans jamais la fixer, ce serait bien trop fatigant.

Dans cette pensée obsessionnelle qui se prend pour objet, l’enfermement est proche. La prison est ici mobile, mais, paradoxalement, cet enfermement est libération. Car dans cet enfermement, il y a la matière de son écriture. Certes le coût en est élevé : insomnies, alcool, somnifères, mais c’est à ce prix que Jung Young-moon atteint son but : n’arriver à rien, sinon à soi-même. Mais là, où nous risquerions rapidement d’étouffer, c’est sans compter l’humour de Jung Young-moon : un humour redoutable, car jamais recherché. Et c’est certainement ce qui nous fascine dans ce monde dénaturé : n’importe quelle situation est décrite sous des angles contradictoires, paradoxaux, au terme desquels, l’auteur/narrateur, empêtré dans ses propres contradictions, dont il se tire la plupart du temps par une pirouette, nous fait éclater de rire, parfois jusqu’en s’en étrangler.

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Dans chaque situation que vous rencontrez, sous l’apparence du réel se cache une autre réalité tout aussi recevable et donc tout aussi contestable que la première. Comment expliquez-vous ce jeu de confirmation/infirmation que vous vous plaisez à entretenir ?

J’essaie de gommer la frontière entre le monde réel et le monde fictif, d’élargir le monde des possibles. C’est une manière d’interroger la part de l’imaginaire et du chimérique dans notre réalité.

 

Vous qualifiez votre livre de « Journal de mes dérives » signifiant par là même l’impossibilité de contrôler le cours des événements. Mais vous rétablissez cette impossibilité par le regard décalé que vous portez et vous rendez possible ce qui apparaissait comme impossible. Comment vous faire confiance ?

J’essaie de contrôler les histoires le moins possible, afin qu’elles aillent leur chemin.

Vous semblez ne fixer aucune limite au regard que vous portez sur les choses. Ni censure, ni morale, vous inventez, voire vous fabulez. Mais ce regard amusé n’aura jamais autant de valeur que « les nuages qui filent au gré du vent ». Pourquoi donner tant d’importance à ce qui ne se fixe jamais dans le ciel ?

Dans la nature, les nuages qui filent au gré du vent représentent le mieux quelque chose qui n’a pas de forme fixe. Au lieu de donner une valeur et un sens à mes histoires, je fais en sorte de leur donner une forme incertaine.

Ce qui rend votre livre si touchant, c’est votre propension à l’autodérision avec laquelle vous n’êtes jamais aussi sérieux. Rire de soi sauve-t-il de tout ?

Depuis un certain temps, les moqueries en vers moi-même font grande partie de mes histoires. Et ces moqueries atteignent un sommet lorsque je me moque du narrateur qui n’est autre que moi. Mieux que de critiquer ou juger, simplement en me moquant de ma personne, il m’arrive de faire de moi un être qui ne vaut pas grand-chose.

 

Avec votre façon de vous poser des questions insolubles, ou l’impossibilité à distinguer la vérité d’une autre vérité, vous montrez une grande capacité d’adaptation, fut-ce par abandon de la question. Au fond, vous êtes un Sage taoïste ?

Je ne crois pas à l’absoluité ou à l’invariabilité. Il n’y a pas d’événements qui doivent absolument se produire, et d’une manière précise. Je n’ai pas de religion, mais je reçois et accepte beaucoup de préceptes bouddhistes et taoïstes. Le monde que je voudrais n’est pas un monde dénaturé, mais un monde naturel et oisif.

 

Livre après livre vous construisez en même temps que votre œuvre une manière de voir et de penser qui constituerait presque une méthode. Mais une méthode qui déconstruirait toute méthode. Êtes-vous nihiliste ?

Je suis un incorrigible nihiliste et un sceptique.

Vous montrez dans ce roman une détestation ouvertement affichée : celle de la Corée. Qu’est-ce vous déplaît tant dans ce pays ?

J’ai vécu la majeure partie de ma vie en Corée. Suffisamment longtemps pour y voir les choses qui me déplaisent.

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Ce texte et l’interview qui le complète ont été donnés à l’occasion d’une conférence organisée par le Musée national des arts asiatiques Guimet le 22 avril 2017.


Pour compléter :

Quelques mots de Jung Young-moon
L’écriture fragmentaire de l’insomnie 

Texte de l’écrivain à télécharger : L’après-midi d’un faune

Mots-clés:dossier, Jung Young-moon

Écrit par Jean-Claude De Crescenzo

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