Rencontre avec Jeong You-jeong

Interview de Jeong You-jeong à l'occasion de son premier livre traduit en français, Les nuits de sept ans.

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On vous compare souvent à Stephen King pour votre habileté à construire une intrigue, ménager les effets de surprises et maintenir le lecteur en haleine. Que vous inspire une telle comparaison ?

C’est tout à fait possible. Car j’ai appris en lisant ses romans à composer des histoires, à conduire une intrigue, à entrecroiser des récits, à fouiller les sentiments perpétuellement changeants des personnages, à imaginer comment peuvent naître les tensions entre individus, à créer du suspense… J’étais un peu comme son disciple et il continue de m’inspirer.

Un de vos multiples talents réside dans l’art de camper les personnages. Avançant dans le récit, on découvre les profondes frustrations, les complexes d’infériorité ou la culpabilité qui les ronge.  En quoi le souci de vraisemblance psychologique est-il important ?

Personne ne peut devenir adulte sans nouer des relations sociales. Mais que l’on soit bon ou mauvais, ces relations ont nécessairement un impact psychologique sur l’individu. Elles le rendent plus fort par la production d’anticorps contre les difficultés de l’existence ou le plongent dans un mal incurable jusqu’aux portes de l’enfer. Le plus souvent, on ne franchit pas le point de non-retour. Si les portes de l’enfer s’ouvrent, c’est que la pression devient insoutenable.
Il suffit à l’auteur d’ « appuyer sur la sonnette », d’enclencher la machine en amenant son personnage au seuil du supportable face à un événement imprévu. Une fois le pied dans l’engrenage, il entame sa descente en enfer. L’histoire s’accélère, et le lecteur éprouve lui aussi des sentiments intenses.

On a parfois l’impression que cette “psychologisation” est fonctionnelle, structurellement liée à la production de suspense en développant des hésitations et des alternatives dans l’intrigue. Est-ce que la dimension psychologique ne produit pas de l’intérêt pour progressivement apparaître comme un frein ?

Je prends un exemple simple : un après-midi ordinaire, un homme téléphone à sa petite amie pour aller au cinéma. Mais elle éclate en sanglots. C’est le premier événement imprévu – ici, la tension se produit. Inquiet pour elle, il lui demande pourquoi elle pleure. Elle crie : « Tout ça, c’est de ta faute ! Salaud ! » C’est le deuxième événement imprévu. En effet, déjà tout petit, son père lui disait : « Tu es un salaud, un bon à rien », ce qui l’a conduit à créer son propre enfer, dans lequel fomentaient un sentiment d’infériorité (suis-je vraiment un salaud ?), la conscience de la victime (c’est à cause de mon père que je suis devenu un salaud) et la haine aveugle contre tous ceux qui le considèrent comme un salaud. Maintenant, ce conflit entre deux partis (sa copine et lui) entre dans une nouvelle phase avec l’arrivée d’une troisième composante (sa copine, lui et lui-même). La situation devient d’autant plus tendue. Le lecteur observe le personnage et attend son choix : est-ce que sa colère va exploser ou va-t-il la contenir ?

L’intervalle de temps entre le choix qui est fait et les conséquences de ce choix est le moment déclencheur des conflits, l’instant où la tension naît. À mesure que l’intrigue se développe, les conflits s’emmêlent, les tensions s’accroissent. Construire cette structure dans l’intrigue est l’un des rôles de l’auteur.

Le temps joue aussi un rôle essentiel. Depuis le prologue jusqu’à l’issue fatale, en passant par le titre, il contribue activement à la dramatisation. Dans une certaine mesure, c’est aussi l’un des protagonistes, non ?

Dans le roman, le temps est un élément essentiel de l’intrigue, puisque les personnages sont perpétuellement confrontés à des situations d’urgence absolue. S’ils relâchent leur attention ne serait-ce qu’un instant, ils se mettent en danger. De même, je me suis efforcée de faire en sorte que les lieux où évoluent les protagonistes soient enveloppés de cette même tension, de cette même urgence. Dans ce sens, on peut considérer le temps et les lieux comme des protagonistes de l’histoire.

Des lieux vastes mais circonscrits, cachés, fortifiés : un village et le barrage le surplombant. On a l’impression que les personnages se trouvent dans un cercle et n’en sortiront plus…

Si une histoire se déroule dans un lieu banal, à mon avis, c’est une histoire sans intérêt. Si on veut qu’une histoire suscite l’intérêt du lecteur, il faut qu’elle prenne pour décor un lieu circonscrit et en quelque sorte coupé du reste du monde. Dans Les nuits de sept ans, l’histoire se déroule dans un hameau près d’un phare et autour du barrage de Seryong. L’auteur a besoin d’une scène réduite, une sorte d’univers intime pour y développer son intrigue. Il doit connaître ce monde jusque dans ses tréfonds les plus secrets, les plus mystérieux. Plus ce monde se développe, plus l’auteur doit gagner en omniscience. Dans le roman, les personnages sont, d’une certaine manière, prisonniers du hameau du phare. Pour moi, c’est un peu une métaphore de ce que vit chacun d’entre nous, cette force insurmontable qui nous entrave en permanence. Telle est la brutalité du monde. Et à cette brutalité que sont soumis nos destins. Mais je voulais montrer comment chaque personnage parvient à résister, à surmonter son sort, ou, à l’inverse, comment il s’effondre. Par exemple, Choi Hyeon-su affronte les coups du sort pour protéger son fils Seo-won, la chose la plus importante de sa vie, en acceptant de payer d’expier son crime.

En fin d’ouvrage, un plan du barrage et du village est même disponible. La description des lieux est très fouillée. Quelle place a tenue la recherche documentaire dans l’élaboration du roman ?

Pour décrire le barrage de Seryong, j’ai pris comme référence celui de Juam, construit il y a plus de 30 ans aux environs de ma ville Gwang-ju. Lors de la création de cet ouvrage, un grand village a été englouti. Alors que j’essayais de retrouver le documentaire réalisé sur ce sujet dans lequel on voyait des plongeurs explorer le village englouti, mes recherches sont restées vaines, et j’ai donc dû inventer un village immergé avec ses maisons vides, ses chaussures abandonnées, ses poussettes en lambeaux, et tous ses objets à jamais perdus. Je me souviens combien il était agréable de me représenter la vision de ce village enseveli par les eaux. J’étais assise à mon bureau, je fermais les yeux, et je plongeais sous l’eau.

Un départ malheureux dans la vie, une situation financière et sociale précaire avec peu de visibilité sur l’avenir, une moralité, disons-le, moyenne… On peut avoir de l’indulgence pour certains de vos personnages qui ne sont ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais. Qu’en pensez-vous ?

C’est exactement ce que j’ai cherché à montrer. À mesure que le lecteur avance dans l’histoire, il croise des hommes confrontés à toutes sortes de problèmes et à de graves difficultés. J’ai voulu mettre dans Choi Hyeon-su, dans le père de la fillette tuée par celui-ci, ou même dans le sergent Choi, un peu de nos propres failles. J’espère être parvenue à susciter la compassion du lecteur à l’égard d’individus avec lesquels il n’aurait a priori aucun point commun.

Il semble que cette faillibilité des êtres se concrétise dans la thématique de l’enfance. De façon explicite lorsque la victime est un enfant, mais aussi lorsque les personnages — enfants comme adultes — « régressent » ou font un blocage sur leur passé. Nous parlions plus haut de destinée. En cherchant les causes du drame dans un passé lointain et douloureux, celui de l’enfance, voire avant la naissance, n’atténue-t-on pas la responsabilité personnelle ?

Il faut traiter de façon différente ces deux questions de la faillibilité et de l’indulgence. Par exemple, pour démontrer la culpabilité d’un suspect dans une affaire de meurtre, il faut des preuves. C’est le fondement même de toute loi et de toute société humaine. Quand on juge un coupable, on le condamne en fonction de la gravité de son crime, mais aussi des circonstances dans lesquelles ont eu lieu ce crime – c’est-à-dire comment il a pu en venir à se retrouver dans une situation (sociale) si difficile qu’il en vienne à être contraint de s’affranchir de la loi. Autrement dit, ce qui est important, ce sont les dessous de l’affaire, car c’est là que réside la vérité. On ne se lance en quête de la vérité de chaque être que parce qu’on espère avoir une petite chance de percer ses mystères, de découvrir un peu de sa profondeur existentielle. La principale fonction de la littérature est d’essayer de comprendre ce qu’est l’homme, de percer l’infinie complexité humaine. L’écrivain dévoile la lumière et l’obscurité de l’être. En lisant des romans, je crois qu’on acquiert une meilleure compréhension de l’autre que l’on gagne en tolérance. C’est selon moi la principale raison d’être de la littérature.

Choi Hyeon-su est l’incarnation même de cette perte de contrôle sur la vie. Joueur de baseball raté, il devient chef de l’équipe de sécurité d’un barrage. Alcoolique, il est constamment rabroué par sa femme pour son manque d’ambition. Un jour, il commet l’irréparable malgré lui. Cet assassin « impuissant » est assez déroutant. Comment avez-vous créé ce personnage ?

Je me suis inspirée d’un fait divers. Il y a 6 ans, sur le panneau d’affichage du complexe d’appartements où j’habitais, j’ai découvert une affichette. C’était un avis de recherche d’un petit garçon de 11 ans. On y lisait que la veille au soir, le garçon n’était pas rentré de son cours de taekwondo. Je suis restée longtemps face à ce panneau d’affichage. Je me suis alors fait l’étrange réflexion qu’il était peut-être mort. Il se trouve que le bâtiment où habitait le garçon était juste en face du mien, il n’y avait qu’une route à traverser, une route aussi étroite qu’un chemin de traverse. Il était tellement proche qu’en regardant par ma fenêtre ouverte, j’avais pour ainsi dire vue sur leur salon. Je me suis mis dans la tête que c’était des choses qui arrivaient. Mais lorsqu’on est tout proche, que ce soit physiquement ou émotionnellement, le malaise nous percute avec encore plus de force. Et le lendemain après-midi, je suis tombée sur un article en ligne qui parlait de l’affaire. On y lisait la chose suivante :

« Alors qu’il conduisait sous l’emprise de l’alcool, un homme d’une quarantaine d’années a percuté un enfant. Par peur d’être accusé de conduite en état d’ivresse s’il allait à l’hôpital, celui-ci a roulé jusqu’à trouver un endroit calme et reculé, où il a tué l’enfant d’une balle. Le corps a été retrouvé sur les berges d’un barrage. »

D’après l’enquête, après l’accident, l’enfant était blessé à la tête mais il était encore en vie. Le coupable, employé d’une petite entreprise de rénovation d’intérieur, se déplaçait dans un minibus rempli de matériaux de construction et d’outils. Le hasard a fait que cet homme habitait dans le bâtiment situé juste en dessous du mien.

Pendant des jours et des jours, cette affaire de « meurtre d’un écolier » était sur toutes les lèvres. Scotchée à mon ordinateur, j’ai lu tous les articles en ligne en rapport avec le garçon. Plus je lisais, moins je comprenais, et plus j’en savais sur l’affaire, plus je me posais des questions. Pourquoi cet homme avait-il agi ainsi ? Pourquoi avait-il délibérément tué un enfant encore vivant ? Bien sûr, si on lui avait retiré son permis de conduire pour conduite en état d’ivresse, il n’aurait plus été en mesure de se rendre au travail, mais comment cela pouvait-il l’avoir mené au meurtre ? Cet homme était-il suffisamment stupide pour ne pas pouvoir anticiper le résultat final ? N’avait-il pas conscience que ses actes pourraient changer en enfer sa vie et celle de sa famille, tout comme celle de la famille de l’enfant ?

Le jour de la reconstitution du crime, on ne s’entendait plus parler dans le quartier. Les habitants hurlaient de rage, alors que l’homme était relativement calme et s’impliquait totalement dans la reconstitution, sans laisser paraître aucune émotion. Une interview vidéo du fils du coupable a été tournée ce jour-là. Son visage était flouté mais sa voix, son attitude et son apparence trahissaient son jeune âge. On lui donnait à peine 20 ans. Voici ce qu’il a dit :

« Je ne peux pas croire ce qu’il s’est passé. C’était un bon père. J’aime mon père. »

Sur la page internet qui présentait la vidéo, on pouvait lire des centaines de commentaires pleins de rage. « Toute la famille est coupable. », « Peine de mort ! », les mêmes commentaires drastiques revenaient souvent. Ce soir-là, je me rendue au bâtiment où habitait cet homme. En me promenant autour des petits commerces du quartier, à l’aire de jeux, passant à côté de la cabine du gardien de l’immeuble, j’ai posé quelques questions aux voisins. Ils m’ont décrit un père de famille conscient de ses responsabilités, un mari qui prenait grand soin de son épouse blessée à la tête à cause d’un accident de voiture, un père affectueux. J’étais confuse. Un homme ordinaire d’âge moyen, un homme bon, avait percuté un enfant en voiture, lui avait tiré dessus pour le tuer et avait laissé son cadavre au bord d’un barrage. Ce grossier fossé qui séparait les deux hommes était impossible à combler. J’en avais le cœur brisé. Cette nuit-là, j’ai commencé à prendre des notes pour un nouveau roman. J’ai écrit ceci :

« Qu’est-ce qui sépare les faits de la vérité ? »

L’ensemble des personnages participe donc d’une déchirure, aucun n’est univoque. Mais le lecteur aussi est déchiré. Il voit tout sans pouvoir rien faire. Il prend tout à la fois les places de victime et de bourreau. Le savoir du lecteur est-il une autre condition essentielle du suspense ?

C’est certain. Les écrivains ont plusieurs techniques pour tenir leurs lecteurs en haleine et pour susciter leur intérêt. Trois exemples :

– D’abord, le mystère. C’est lorsque les personnages savent plus de choses que le lecteur. Un jeu intellectuel commence entre l’auteur et son lecteur, et là ça devient intéressant.

– Ensuite, le suspense. C’est la tension qui se crée lorsque les personnages et le lecteur partagent les mêmes informations.

Prenons un exemple donné par le théoricien Robert McKee. Derrière la porte se tient un homme avec une hache à la main. Le personnage qui le sait tremble de tous ses membres lorsqu’il s’approche de cette porte. Le lecteur observe le personnage en train de retenir son souffle. Personne ne sait ce qu’il va se passer ensuite. La tension qui apparaît dans ce genre de moments, c’est le suspense.

– Enfin, l’ironie dramatique. C’est lorsque le lecteur est au courant de ce que le personnage ignore. À mesure que le personnage va s’approcher de la porte, le lecteur va sentir son rythme cardiaque accélérer. Et il va penser « Non, n’y va pas ! » Il va commencer à avoir peur que le meurtrier tue le personnage. En un instant, le lecteur va s’identifier au personnage et ressentir de l’empathie pour lui. C’est l’ironie dramatique.

Le plus grand expert des deux derniers exemples est Stephen King. C’est en lisant ses romans que j’ai appris à manier le suspense et l’ironie dramatique. Dès les premières pages, on apprend qui est le coupable. Et dans le développement, il nous montre comment la suite de l’histoire se déroule, dans ses grandes lignes. Au paroxysme de l’histoire, on arrive au point où le lecteur fait des suppositions. Mais au lieu de résoudre l’énigme, il se prend d’intérêt et de curiosité pour les personnages qui lui font face et les événements qui finissent par arriver. Le regard qu’il porte sur le héros qui part au combat est alors empli de pitié.

Le monde bâti par le texte doit finalement nous faire réagir à la fiction de la même façon que nous aurions réagi à des expériences vécues personnelles. Comment se construit l’identification du lecteur avec les personnages ?

S’identifier aux personnages revient à penser « Il/Elle est comme moi ». Lorsque nous ouvrons un livre, nous entrons dans un monde inconnu. Même s’il peut faire peur, c’est un espace-temps captivant. Après être entrés dans cet univers, nous y rencontrons d’autres personnes qui nous ressemblent. Nous découvrons les conflits auxquels ils font face et partageons leurs souffrances comme les caractéristiques humaines de leurs actions. À ce moment précis, quels que soient les rêves du personnage, nous souhaitons qu’il puisse les réaliser. Nous nous identifions à lui.

J’aimerais ajouter que le personnage principal ne doit pas forcément être un héros ou quelqu’un de gentil. Il doit seulement avoir des points en commun avec le lecteur pour que celui-ci puisse s’identifier à lui. Si ce n’est pas le cas, le lien entre le lecteur et le personnage est rompu.

Si je vous dis qu’on ne lâche pas ce livre « insoutenable »… ?

Cela me fait infiniment plaisir ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’écris des romans.


Interview réalisée par Julien Paolucci.
Traduction : Park Mi-hwi et Lucie Angheben.
Crédits photos :  Korea Joongang daily et Maxmovie.

 

 

 

Mots-clés:dossier, jeong you-jeong, polar

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