ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC OJARDIAS

Journaliste et correspondant en Corée du Sud.

Photo-OjardiasL’entretien a lieu par une froide matinée d’hiver dans les bureaux du Centre international de la presse, à Gwangwamun, dans le quartier où de nombreux journaux ont leur siège. Il vit à Séoul depuis 13 ans, et connaît aussi bien les arcanes de la capitale que celles de la Corée, ayant eu plusieurs expériences avant de devenir en 2009 le correspondant de journaux tels que La Croix, Radio France International ou encore Mediapart. Après un bref passage de 3 mois en Allemagne et de 6 mois à Pékin, le jeune ingénieur profite d’une occasion et s’installe à Daejon dans un premier emploi, qui ne le satisfait pas mais qui lui permet de vivre en Corée du Sud, son objectif premier . Il entrera en 2005 à l’Université Nationale de Séoul, obtiendra son master et soutiendra ultérieurement une thèse à l’Inalco.

Il ne perd pas de vue son deuxième objectif, devenir journaliste, que ses premières expériences dans les divers journaux lycéens et universitaires ont maintenu avec intensité. Etudiant ingénieur à l’INSA de Lyon, il passera presque autant de temps dans le local du journal de l’école que sur les bancs de la fac…. Ce désir ne le quitte pas et ses premiers pas dans l’écrit maintiennent sa volonté de bâtir son destin plume en main. Mais la chance étant toujours prête à donner un coup de main à ceux qui sont prêts, voilà qu’en 2007 une ONG retient sa candidature pour une mission d’amélioration d’appareils chirurgicaux en Corée du Nord :

Frédéric Ojardias : Le travail était passablement difficile ; bon nombre d’hôpitaux nord-coréens délabrés transformaient les conditions de travail en exercice délicat, tout comme celui des chirurgiens nord-coréens d’ailleurs. Mais, grâce à cette mission, j’ai pu habiter plusieurs mois en Corée du Nord, jouissant d’une relative liberté, conduisant avec un permis de conduire nord-coréen, jamais accompagné de guide dans la capitale, comme c’est le cas pour la plupart des visiteurs, j’allais où je voulais autour de Pyongyang, et chaque fois que je pouvais, je me rencontrais les habitants. Les Nord-Coréens que j’ai rencontrés sur le terrain, en province, dans le cadre de mon travail, m’ont impressionné pour leur courage, leur abnégation, leur volonté de s’en sortir malgré les grandes difficultés du quotidien. Je suis retourné en mission une deuxième fois, dans le cadre de l’ONU, mais trois mois seulement. Malgré les difficultés, j’ai adoré cette expérience, que je renouvellerais volontiers si j’en avais la possibilité.

Vous êtes inquiets de la situation actuelle ? [Au moment de l’interview, les tensions entre la Corée du Nord et les USA étaient vives.]

Frédéric Ojardias : Je vis en Corée du Sud depuis 13 ans, je suis marié et père de deux enfants en bas âges, je vis ici dans la plus grande sécurité et les soubresauts politiques entre les deux Corée ne m’ont jamais inquiété. Aujourd’hui, j’avoue que le climat est tellement tendu entre les deux pays que pour la première fois, je suis inquiet : les Etats-Unis ont un discours inhabituellement agressif et semblent envisager des frappes préventives, tandis que de son côté la Corée du Nord montre qu’elle n’a aucune intention de céder et de renoncer au nucléaire. 

En observateur attentif, Frédéric Ojardias ne répond jamais impulsivement. En bon universitaire, il contextualise la situation et veille à ne rien mélanger ni à jeter le bébé avec l’eau du bain. Ainsi, s’il admet que la Corée est un pays qui le fascine toujours, il reconnaît aussi que la vie n’y est pas du tout facile.

Dans plusieurs de vos portraits, vous décrivez par le jeu de vos questions et par les réponses des interviewés, lorsqu’il y a interview, un pays pris dans un tourbillon tel que si la spirale venait à se dissoudre, on ne sait pas dans quel état on retrouverait ceux qui ont été pris dans ces vents violents ?

Frédéric Ojardias : Je ne cache pas que la vie sud-coréenne est difficile, surtout dans la capitale. La pollution, les transports, la circulation, la journée de travail d’un Séoulien moyen, épuisent tous ceux qui y sont confrontés. Mais il y a aussi la formidable envie de vivre des Sud-Coréens et toutes les opportunités que le pays offre. Je vois avec admiration que des jeunes lancent leur propre affaire dans des conditions qui me font dire que jamais ils ne vont s’en sortir, et pourtant je constate tout émerveillé quelques mois ou quelques années plus tard, que leur entreprise fonctionne, preuve que le business s’il est dur ici est aussi possible.

Justement que diriez-vous à un jeune qui voudrait s’installer en Corée ?

Frédéric Ojardias : Qu’il le fasse ! Qu’il vienne ! Il y a ici des possibilités étonnantes. Il ne faut pas avoir peur de se lancer. Ils peuvent par exemple faire comme bon nombre d’entre eux : faire premières armes dans les chaebol, toujours très formateurs, accumuler de l’expérience, avant de lancer leur propre affaire. La prise de risque est nécessaire mais comme dans toute société ouverte, les possibilités sont immenses.

Pourtant, dans les portraits, tout n’apparaît pas rose…

Frédéric Ojardias : Les années libérales sont passées par là et ont laissé des marques indélébiles, dans les structures, dans les institutions et dans les consciences. La société sud-coréenne est placée sous le signe de l’extrême compétition et il n’y a qu’un seul chemin, unique à tous, vers ce qui est considéré comme la réussite Les jeunes, les femmes, les artistes, les démunis, tous ceux que la voie royale refuse, ne peuvent s’en sortir, socialement ou artistiquement, qu’au prix d’acrobaties, de luttes, de renoncements. Les portraits du chanteur Shin Joong-hyun, de la bédéiste Kim Gendry ou de la réalisatrice Im Sun-rye montrent ces difficultés. Voie d’autant plus difficile pour eux, que les jeunes d’aujourd’hui veulent vivre autrement que leurs aînés, notamment au niveau de leur expression publique. Ils veulent pouvoir porter un regard critique sur leur pays sans pour autant être accusés d’anti-coréanisme. Beaucoup d’entre eux n’ont pas envie de sacrifier leur propre bien-être au pays comme leurs aînés, qui plaçaient l’effort national au-dessus de leurs propres convictions.

Vous écrivez « La Corée fonce tête baissé» mais sans ajouter pour autant soit « dans un mur » soit « vers un avenir radieux. »

Frédéric Ojardias : La situation politique n’est pas des plus simples. Les réactions populaires pendant la période de la destitution de Park Geun-hye et l’élection de Moon Jae-in semblent incarner un espoir qui avait disparu ces dernières années. Je suis confiant dans l’avenir, le pays est apaisé et la côte de popularité du nouveau Président est haute, mais je vois aussi les ravages que laisse la société de consommation et je pense que la Corée du Sud va devoir, une fois de plus, se réinventer pour trouver des solutions à ses problèmes sociaux les plus urgents, comme la chute de la natalité, les inégalités de moins en moins acceptées, ou le taux de suicide élevé. 

Jean-Claude de Crescenzo, un entretien avec Frédéric Ojardias.
Crédits photo : Genius work.

Mots-clés:dossier, frédéric Ojardias

Écrit par Jean-Claude De Crescenzo

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