ENTRE DEUX RIVES

Un pêcheur nord-coréen dérive sur les eaux d'un lac marquant la frontière entre les deux Corées...

entre deux rives filmPeut-on encore aborder aujourd’hui de façon originale la division de la Corée, après ces dizaines de livres et de films qui lui ont été consacrés ?

En cinéaste tout-terrain, plusieurs fois primé en Europe, célèbre depuis L’Île, et dont la plupart des films sont diffusés en France, Kim Ki-duk délivre une histoire violente et cauchemardesque mais pour laquelle il faut une certaine sympathie. Là où nous avions besoin d’être surpris, voire bousculé, nous sommes emmenés par la main, bien sagement, trop sagement, pour comprendre l’univers absurde dans lequel peut entrainer la division du pays, pour les plus faibles de ses ressortissants. On pourra regretter le didactisme de Kim Ki-duk, après ces films où l’on avait apprécié son sens du symbolisme, de l’ellipse, parfois appuyés, dans l’Île ou dans Printemps, été…

Nam Chul-woo, pêcheur nord-coréen, mari aimant et père d’une fillette, part comme chaque jour travailler, mais ce jour-là, une panne de moteur l’empêche et sa barque dérive jusqu’aux côtes sud-coréennes. Arrêté, emmené à Séoul à la section spéciale d’enquêtes sur les réfugiés nord-coréens, il va se retrouver coincé entre un enquêteur qui veut à tout prix le considérer comme un espion, un chef de section désarmant de naïveté et jeune accompagnateur, le seul à le comprendre et à bien le traiter. Commence alors l’inexplicable guerre entre l’enquêteur obsédé et Nam Chul-woo, qui pour son malheur a appartenu à un commando d’élite quand il était conscrit. L’enquêteur se fixe comme objectif de démasquer l’espion chez Nam Chul-woo, quitte à en fabriquer les preuves ou à lui soutirer des aveux. Peu importe les moyens de cette guerre physique et morale. Le pêcheur, lui, n’a qu’une volonté, celle de retourner auprès de sa famille en Corée du nord. Désir incompréhensible pour le débonnaire chef de la section d’enquête pour qui la Corée du Sud offre une enviable terre d’asile. Comment vouloir vivre en Corée du Nord quand on a la possibilité de vivre dans la si belle démocratie sud-coréenne. Mais Nam Chul-woo est inflexible et n’oppose à toutes les tentatives et manipulations de l’enquêteur que sa volonté répétitive de retrouver son pays. Surgit alors l’idée dans l’esprit de l’enquêteur de lâcher Nam Chul-wwo dans Séoul et particulièrement dans le quartier de Myeongdong (antre de la consommation) pour lui faire découvrir la merveilleuse Corée du Sud et vérifier qu’il ne prend pas de contacts. L’idée de le confondre ou de l’apprivoiser, suivant les interlocuteurs, ne fonctionnera pas. Nul désir chez Nam Chul-woo, qui s’efforce au début de garder les yeux fermés et qui, lorsqu’il les ouvre, ne cédera pas aux chants des sirènes. Le mode de vie de la Corée du Sud n’est pas plus désirable que le retour chez lui, dans son pays (car il faut admettre que la Corée du Nord est devenue un pays à part entière et non une partie détachée de l’ancienne Corée unie). Nam Chul-woo et son désir sont insupportables. Pour l’enquêteur hystérique (toute sa famille est morte pendant la guerre de Corée), tout transfuge du Nord est un espion. Il ne s’agit pas ici de l’inventer : il EST un espion. Pour le chef de la section, incompréhensible réside dans le rejet de la planche de salut qu’il croit offrir au pêcheur.

Le sujet est en or et le film se regarde sans déplaisir. Mais quelque chose coince : dans le traitement qu’en donne Kim Ki-duk. Le titre coréen그물 (geumul) le filet, bien que moins littéraire que le titre français est pourtant plus explicite. Ce filet, cause de la panne de l’embarcation, est celui dans lequel Nam Chul-woo va se débattre. Espion pour les uns, espion converti pour les autres. Le discours du pêcheur, sa volonté, son statut même sont récupérés par les institutions dont la logique totalitaire s’exerce ici sous toutes ses formes, tantôt violente, tantôt séductrice.

L’occasion est rêvée pour Kim Ki-duk de procéder à un large panorama de cette Corée du Sud ensevelie sous les tares d’un capitalisme pro-américain : consommation à outrance, pollution, prostitution, gâchis alimentaire, indifférence… tout y est ou presque. Au Nord, ce n’est pas mieux : pauvreté, ennui, militarisation… Lorsque Nam Chul-woo obtiendra gain de cause et retournera dans son pays, après un accueil chaleureux de façade, une section d’enquête se mettra en place et usant des mêmes modalités qu’au sud, le cauchemar reprendra vie. Le Nord tentera de réaliser ce que le Sud n’a pu faire : transformer Nam Chul-woo en suspect.

L’entêtement de l’enquêteur, qu’une ancienne douleur habite, vaut son pesant d’or ; en maintenant la rancœur envers ceux qui ont tué sa famille pendant la guerre de Corée, l’enquêteur soigne sa douleur autant qu’il la ravive ; il marque l’impossible oubli, moins de la division que de la perte d’êtres chers. Il faut un coupable coûte que coûte. Et pour la section d’enquête sudiste, tout représentant du Nord et d’abord un coupable qui doit prouver, éventuellement, sa non-culpabilité, si tel est le cas. Ce n’est pas sans rappeler La Question d’Henri Alleg ou L’aveu d’Arthur London, pour de lointaines références. L’interrogatoire ne vise pas seulement à fabriquer un coupable. Il vise aussi à l’annuler ; en tentant de confondre l’espion qu’il n’est pas, c’est une véritable tentative de dissolution de l’adversaire qui est en question. Ce qui nous apparaît dans ce film, c’est la place d’un déchirement qui n’existe pas. Aucun des protagonistes, si ce n’est le jeune accompagnateur de Nam, n’est déchiré, ni par sa mission, ni par la division du pays, à l’origine de la situation. Chacun campe dans sa propre vie, dans son identité, dans son territoire, dans ses représentations. La symétrie opérée par le réalisateur est ici intéressante car elle pose au fond l’universelle question de l’individu isolé et désarmé face aux institutions. On ne voit pas ce qui peut permettre à Nam de se tirer d’affaire. Sa parole ne vaut pas grand chose. Son désir, encore moins. La fin du film est là pour en témoigner.


Entre deux rives, du réalisateur coréen Kim Ki-duk, 2017

Mots-clés:Corée du Nord, dossier, entre deux rives, jean-claude de crescenzo, kim ki-duk

Écrit par Jean-Claude De Crescenzo

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