CLOAQUE

Cloaque. Un texte de Bruno Carbonnet. Un récit né de la collision entre un fait d'actualité et des flâneries en Corée.

cloaqueEt d’abord ce mot Cloaque du titre. CLOAQUE. ♦ Lieu destiné à recevoir des immondices. ♦ Foyer de corruption morale ou intellectuelle. ♦ Orifice commun des cavités intestinale, urinaire et génitale de nombreux animaux, notamment certains poissons.

 

Le 16 avril 2014, le ferry SEWOL sombre au large de l’île de Jindo, Corée du Sud. 476 passagers sont embarqués, 304 périront. Des lycéens.

À peu de temps de là, en France, Ahae, artiste et mécène, expose ses œuvres à l’Orangerie du  Château de Versailles. Extraodinary within the ordinary.

 

Le drame du SEWOL a eu des répercussions politiques immédiates : le chef de l’information de la Korean Broadcasting System, le Premier ministre Chung Hong-won sont démis de leurs fonctions. La présidente Park Geun-hye dissout le corps des garde-côtes. En 2017, la présidente est elle-même destituée. Reste l’impact sur les esprits. Sans doute faudra-t-il de longues années de digestion de l’événement-naufrage avant de pouvoir tourner la page. Une pierre à l’édifice, le travail de mise en récit de Bruno Carbonnet : Cloaque.

 

En un peu plus de 80 pages, l’auteur nous livre un texte ou les pensées des personnages, et les siennes, sont emportées dans un même flot d’images fugaces, éphémères, instables. La brièveté des énoncés, leur rythme syncopé, leur occupation originale de la page, participent de l’expressivité de ce conte aux airs de cut–up textuel. Mais attention, rien n’est découpé au hasard : si le récit est livré en modulations de quelques lignes — appels de détresse des étudiants pris au piège de la carlingue s’enfonçant dans les eaux, incantations des chamanes, échanges radio des gardes-côtes — si donc, ces fragments ne semblent pas à première lecture obéir à une hiérarchie des discours, ils forment pourtant bel et bien un tout. Pour prendre une image marine — puisqu’une partie du drame se joue au milieu des poissons —, le réseau de mots et d’images forme une surface plane et unie où l’antagonisme entre l’écrit et le visuel s’estompe. Une étendue d’eau. Au lecteur d’agriper le fil d’Ariane. Car c’est un voyage en eaux troubles. L’affaire elle-même tient du polar où se mêlent conflits d’intérêts, silence coupable et incapacité générale des services de l’État, combines et combinazione… Dans ce feuilleton, un épisode spectaculaire au milieu de multiples rebondissements judiciaires : la course-poursuite engagée par toutes les polices coréennes contre Yoo Byung-eun, mieux connu en France sous le nom de Ahae. Étrange et mystérieux personnage dont nous faisons la connaissance dès les premières pages. Bien connu du musée national du Louvre et de l’Orangeraie du Château de Versailles, Ahae baigne dans le SEWOL. Ambassadeur de l’Art et mécène en France, homme d’affaires peu fréquentable et gourou d’une secte en Corée. C’est le point d’ancrage de Cloaque : montrer  l’envers, remuer la vase. Les images déchirées en plusieurs morceaux d’un voyage à la fois réel et symbolique, le témoignage des vivants, les paroles des défunts, les cérémonies chamaniques pour le repos des âmes, les bribes de souvenirs, le bourbier politique : tous les éléments brisés se reconstituent en un tout par la composition artistique. Ajoutons que transparaît dans le livre, en filigrane du conte, un sérieux travail de documentation sur une affaire dont nous n’avons eu qu’un écho lointain en France. L’auteur s’est pour cela rendu plusieurs fois en Corée, ramenant dans ses filets le matériau de son écriture. Quelques images interpellent le lecteur, déplaçant le sujet en dehors du texte, vers le domaine du sensible.

 

CLoAQUE. ♦ Coup violent. ♦ Dommage subi.

Le 31 mars 2017, l’opération de renflouement du SEWOL s’achève. L’enquête judiciaire se poursuit. Patience. Tout finit toujours par remonter à la surface.

 

Ne pas oublier

Ne pas oublier

Ne pas oublier


CLOAQUE
DE BRUNO CARBONNET
Éditions Hippocampe, 84 pages, 13 €

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Pour approfondir le travail sur l’auteur et son œuvre :

Entretien avec Bruno Carbonnet

S.E.W.O.L

Le chant du sabre et la gueule du dragon

 

Œuvres de fiction inspirées du drame du Sewol :

La traversée des âmes

 

Documentaires :

Diving bell : The truth shall not sink with Sewol

After the Sewol

 

 

Mots-clés:bruno carbonnet, Sewol

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